What about… Dormeurs ? + Interview Emmanuel Quentin

Couverture par Cedric Poulat

 

Amis lecteurs,

 

Ça faisait (trop) longtemps, je sais, mais je n’ai pu reprendre mes lectures que récemment, après l’expérience d’écriture au cours du NaNoWriMo (sur laquelle, promis, je reviendrai très bientôt). Et, je l’avoue, ça me manquait.

 

L’occasion était donc belle pour lire un ouvrage formidable. Qu’allais-je bien pouvoir lire et chroniquer ? Or et Nuit de Mathieu Rivero ? Tentant… Très tentant même… (Encore qu’on aura l’occasion de le voir quand je vous en parlerai : la tentation c’est le Diable…). Oui mais que faire d’un Éclat de Givre d’Estelle Faye ? Le laisser seul, abandonné, petit ouvrage implorant sur une mer d’indifférence ? (non mais si, le livre rend vraiment lyrique, j’y reviendrai bientôt, ne vous en faites pas).

 

Sans autre préambule, parlons donc ensemble de Dormeurs, par Emmanuel Quentin.

 

Quoi ? Vous pensez qu’il n’y a pas de rapport ?

 

Bon, petit éclairage alors : pour noyer le chagrin né de mon indécision, je me suis rendu non pas à un bar (trop mainstream) mais à un événement, le Blogger Day, organisé par le très chouette Dépôt Imaginaire à Lyon. J’y ai rencontré nombre de confrères (waouh, la classe dit comme ça), d’auteurs et d’éditeurs mais un ouvrage en particulier a retenu mon attention.

 

Décrit par son éditeur comme un thriller d’anticipation se déroulant dans les rêves, le roman a attisé ma curiosité et j’ai commis l’irréparable : j’en ai lu les premières pages. Happé par l’écriture troublée de son auteur, j’ai entrepris de le prendre avec moi et de le lire en priorité.

 

Finalement, je ne l’ai pas lu. Je l’ai dévoré.

 

Du coup c’est bon maintenant, je peux vous en parler ?

 

I – Un « thriller d’anticipation » imminent.

 

Pour que vous compreniez ce que j’entends par ce titre, je dois repasser par le début et vous expliquer, en quelques mots et sans spoilers, de quoi sont composées les pages du roman.

 

Fredric Jahan est un Dormeur. Vidéaste et acteur de ses rêves, il emploie son temps à divertir une population (ou du moins sa frange la plus aisée) que des crises économiques et idéologiques ont rendu inapte à s’évader. A l’aide de capteurs implantés par opération, sa société, Dreamland, exploite ses songes et les transforme en consommables onéreux.

 

Fredric Jahan connaît un succès certain, à la manière des actuels acteurs d’Hollywood, mais il demeure un employé qui, suite à un cauchemar particulièrement malsain, est confronté à un problème : il devient incapable de produire des rêves.

 

Inquiet pour son avenir professionnel et perturbé par ce rêve étrange d’un homme en rouge aux pulsions malsaines, il enquête.

 

Je rêve (haha) de vous en dire plus, mais ce serait trahir l’œuvre qui encourage une lecture méthodique et acharnée. J’espère toutefois que cela vous permet déjà de comprendre ce que « thriller » vient faire là-dedans : l’enquête est complexe et les enjeux deviennent vite très importants. A tel point qu’on en oublierait presque l’univers dans lequel on se situe.

 

Presque. Parce qu’à travers la description d’un monde en perte d’imagination, l’auteur traite avec justesse de thèmes durs : guerre, folie et dépression irriguent ainsi un récit qui poisse et suinte à en rendre doucement malade un lecteur sain d’esprit.

 

Aucune hypothèse sur notre avenir n’apparaît surfaite ou exagérée pour autant, ce qui contribue à faire du monde de Dormeurs une photographie réaliste de notre monde à un instant T+1. Une photographie qui effraie et dégoûte mais qui nous force à nous poser les questions les plus essentielles sur notre siècle et ses dérives.

 

Écartant rapidement mais intelligemment des explications scientifiques concernant l’imprêverie (le procédé d’impression des rêves… c’est assez évident en fait), l’auteur peut alors consacrer son attention sur les éléments qui importent : rythme haletant, univers glaçant et personnage attachant.

 

C’est là toute l’étendue du talent de l’auteur qui maintient sur une seule ligne narrative des genres qui, pourtant, pourraient se heurter mais ne font en fait que se compléter l’un et l’autre pour aboutir à une œuvre d’une richesse certaine.

 

Assurément, et indépendamment de l’intrigue, Dormeurs ne serait pas le même sans ce futur cauchemardé dépeint avec une précision rare pour un premier roman.

 

II – Plongée au cœur d’un rêveur.

 

La richesse du roman tient aussi, en grande partie, au personnage principal.

 

Ni parfaitement héros ni vraiment anti-héros, Fredric n’est pas pour autant un Monsieur-tout-le-monde. Il se situe en réalité à la croisée des imaginaires du polar (ce qui confirme la passion que voue Emmanuel Quentin au genre et constitue un hommage indéniable). Sans rentrer dans les détails, sa personnalité mue en même temps que la perception du lecteur, faussant les pistes et transformant les pages en un labyrinthe où il est très agréable de se perdre. Le personnage passera par toutes les phases, mais ne cessera jamais d’être attachant.

 

Le point de vue interne enrichit encore l’immersion dans le récit et on devient d’ailleurs peu à peu Fredric, dans ses réussites comme dans ses échecs. Et croyez-moi, lorsque vous l’aurez lu, vous comprendrez à quel point cette idée est parfaite (et parfaitement menée) et démontre, si cela est vraiment nécessaire, l’intelligence du grand orchestrateur de ce roman : l’auteur lui-même.

 

A mesure que le personnage principal traverse les scènes et les visions d’effroi, on apprend à guetter et à attendre le moment du basculement vers l’horreur et, subtilement, on se trouve tout à coup prédateur et proie d’une écriture qui fait mouche. En quête de sang, on bascule dans l’inhumanité qui est au fondement de cette quête quasi-initiatique.

 

Malgré l’obscurité ambiante, l’auteur ne sombre cependant pas dans les clichés les plus classiques du roman policier et sait adresser à ses contemporains des pieds-de-nez au décalage salvateur. Ainsi, on exulte à la lecture d’une scène d’interrogatoire dont on pense connaître les codes pour mieux être dépossédé de ses repères ensuite.

 

Et puis cette fin… Sans vous en dire davantage (et pourtant, j’en ai très très envie…), sachez qu’elle est à mon sens à elle seule l’un des points forts du livre. Nécessaire et efficace, elle distingue clairement ce roman d’un polar classique et assoit l’auteur dans une dynamique formidable de transformation du genre.

 

III – Une érudition contenue.

 

Bibliothécaire spécialisé en science-fiction et en polar (oui, effectivement, j’aurais été plus surpris s’il s’était agi du spécialiste français de Oui-Oui…), Emmanuel Quentin revendique une écriture populaire.

 

Sans dénégation de son talent stylistique, Dormeurs peut en effet être lu de tous et est, toujours sans péjoration aucune, l’un des meilleurs romans de gare disponible aujourd’hui. J’entends par là que ce premier roman, d’une qualité incroyable, n’est pas destiné à être dévoré uniquement par des lecteurs de l’imaginaire. Loin s’en faut.

 

Tout passe, à mon sens, par une érudition contenue : une envie de traiter de sujets graves et de le faire avec un prisme qui ne soit pas celui d’un universitaire ou d’un scientifique. Le polar est à ce titre un vecteur d’unité ahurissant, et le choix de l’auteur apparaît particulièrement opportun pour un récit si porteur de sens.

 

A travers l’évocation de la guerre du Vietnam mais aussi, dans une moindre mesure, de la rudesse de la vie paysanne du XVIIème siècle, Emmanuel Quentin distille les questionnements, heurte les sensibilités mais continue à hameçonner le lecteur, à l’emporter toujours plus près de lui vers la côte.

 

Cette intelligence du propos couplée à un style aux mécaniques parfaitement maîtrisées créé un cocktail à forte accoutumance qu’il est plaisant de déguster à toute heure.

 

So what ?

 

Dormeurs est une vraie surprise. Édité par le Peuple de Mu (que je ne connaissais pas, mea culpa), il trouvera une place de choix dans la bibliothèque de n’importe quel amateur de science-fiction, de polar ou des deux.

 

A travers un twist du genre particulièrement bien exploité, Emmanuel Quentin nous livre un roman policier d’excellente facture qui vous tiendra en haleine, sans répit aucun, et qui hantera à coup sûr vos prochaines nuits.

 

Au regard de l’originalité du thème et des choix audacieux de traitement, je suis persuadé que vous vous interrogerez sur les sources de ce roman…

 

Bonne nouvelle : j’ai réalisé une mini-interview de l’auteur, que je vous reproduis approximativement (mon portable/enregistreur avait décidé de rendre l’âme un peu plus tôt…). Merci encore à Emmanuel Quentin pour sa gentillesse et sa disponibilité. Dernière précision : je n’avais lu qu’un petit quart du livre au moment de cet entretien (mes questions auraient probablement été différentes sinon).

 

What about a dragon (W) : Emmanuel Quentin, votre premier roman « Dormeurs » traite du monde particulier des rêves. D’où vous est venue cette idée ?

NB : on discutait déjà avant le début de cette interview, d’où l’absence de salutations, mais rassurez-vous, je ne suis pas rustre (et l’auteur non plus).

 

Emmanuel Quentin (EQ) : D’abord, il faut avoir en tête que ce roman est le fruit d’un travail assez long. Je l’ai débuté en 2003 pour l’achever en 2009 avant de le retravailler avec l’éditeur. En parallèle, je travaille en bibliothèque et je lis beaucoup de science-fiction et de polars dans le cadre de mon métier.

J’ai toujours été choqué par le lieu commun « Les chômeurs profitent du système »… On peut très mal le vivre ! Je me suis donc imaginé ce qui se passerait et ce que diraient les gens si on se mettait à payer des individus pour dormir. Je me suis demandé ce qu’on pourrait leur demander, et la réponse m’est venue : rêver. C’était là l’idée de base, mais il manquait quelque chose.

J’ai ensuite pensé à un personnage qui n’arriverait plus à rêver, mais c’est finalement un rêve – comme quoi, parfois le hasard – qui m’a donné les dernières impulsions. J’ai rêvé d’un homme en rouge qui se promenait dans une scène particulièrement macabre – d’ailleurs le rêve est reproduit presque intégralement dans le récit – et cela m’a donné le ton. J’avais là toutes les balises pour construire mon scénario autour de différents artifices.

 

W : Est-ce que ce roman vous a demandé des recherches ? Sur le domaine du rêve notamment ?

 

EQ : Oui et non. A l’origine le roman faisait 600 pages mais je n’aime pas l’idée d’insister trop sur l’aspect scientifique du récit. J’ai cependant fait des recherches, notamment sur le dérèglement des phases de sommeil en l’absence de repères temporels ou sur les moments où les rêves étaient les plus importants et les plus réalistes.

Après, j’ai fait également des recherches, cette fois-ci plutôt historiques, sur le massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam ou encore sur la vie des paysans au XVIIème siècle.

 

W : L’éditeur parle de votre livre comme d’un « thriller d’anticipation », vous validez ?

 

EQ : Complètement.

 

W : Du coup, quelles sont vos influences ? Les auteurs qui vous ont inspiré pour écrire ce roman ?

 

EQ : Ils sont nombreux… Asimov, bien sûr, mais aussi Stephen King ou Robert Charles Wilson. Ah, et il ne faudrait pas oublier Robert Merle, très important.

D’une manière générale, les thèmes qui m’intéressent sont la guerre, la folie et le sentiment d’insatisfaction, cette attitude générale qui consiste à penser que l’herbe est plus verte ailleurs. J’aime la science-fiction aussi pour ça.

 

W : Ce premier roman a l’air particulièrement prometteur (NB : du coup, il l’est), quelle est la suite pour vous ? Un roman en préparation ?

 

EQ : Oui, je travaille actuellement sur un roman qui traitera de mondes parallèles, de vengeance et de manipulation mentale sur fond de voyage dans le temps. Il sera sans lien direct avec ce roman-ci, mais on retrouvera un personnage secondaire sous une forme un peu… différente.

Par ailleurs, j’ai une nouvelle qui devrait paraître dans une anthologie axée sur le pulp, éditée par Ad Astra (NB : pas de date pour le moment sur leur site). Elle s’intitule « L’herbe plus mauve ailleurs ».

 

W : Merci beaucoup pour toutes ces réponses, et au plaisir de vous lire.

 

EQ : Merci également pour ce blog d’une immense qualité. (NB : oui, bon, OK, je fabule…)

 

Un grand merci à l’auteur et au Dépôt Imaginaire de Lyon pour m’avoir permis de lire ce roman.

 

N’hésitez pas à nous dire si cet article vous a plus et à venir nous rejoindre sur Twitter (ça y est, on s’y est vraiment mis cette fois) et Facebook pour en discuter !

 

Si le format interview vous plaît, indiquez-le nous également, on essaiera de reproduire ce schéma à l’avenir ! (enfin en mieux si possible)

 

Draconiquement.

2 thoughts on “What about… Dormeurs ? + Interview Emmanuel Quentin

  1. Et bien tu me donnes plus qu’envie de me jeter dessus! Quelle belle chronique ! Et c’est intéressant pour l’interview, je lui en ai aussi fait une avec d’autres questions qui pourront aussi t’intéresser. À bientôt!

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