What about… le Dom Juan de Sivadier ?

Aujourd’hui, nous nous retrouvons pour un article un peu différent puisque nous allons aborder un point théâtre !

En effet, nous avons eu le plaisir de nous rendre à une représentation de Dom Juan mis en scène par Jean-François Sivadier à la MC2 « Maison de la Culture » de Grenoble.

Du même metteur en scène et de la même troupe, j’avais eu l’occasion de voir une représentation du Roi Lear de Shakespeare, alors que j’étais élève de première (contrainte et forcée par le programme du BAC de Français). La mise en scène particulière que je découvrais alors m’amena par la suite à me rendre de mon propre chef dans un théâtre à l’occasion d’une représentation de la Vie de Galilée de Brecht. A l’époque, en bonne élève de première, la spectatrice que j’étais s’exclamait : « such fun, much wow ! ». J’étais la première surprise d’avoir apprécié une pièce pour laquelle je m’étais rendue par obligation. La mise en scène de Sivadier n’avait rien à voir avec les mises en scène visionnées en classe et donnait un tournant différent à cette pièce classique, sans pour autant la dénaturer.

Sans équivoque, j’avais vu au théâtre, et pour la première fois, le texte prendre enfin vie.

S’il va de soi ici que nous n’allons pas proposer une critique ou explication du texte en lui-même (cela n’aurait pas vraiment de sens ni d’intérêt), qu’en est-il de cette adaptation du Dom Juan de Molière ?

I – L’art de l’actualisation par la mise en scène.

Sans être particulièrement connaisseuse de Molière et du théâtre en général, Dom Juan fait partie de ces classiques que l’on a forcément croisés et que l’on connaît sans connaître. On a tous des fragments du déroulement de cette pièce, mais spoilons !

Dom Juan est un grand séducteur qui se moque de la morale. Rien ne l’arrête, jusqu’à ce qu’il soit puni par le ciel lui-même.

Hum… voilà pour un résumé expéditif, incomplet et sans doute insuffisant. Dom Juan, ce n’est effectivement pas que ça, et il faut le voir, le lire (peut-être même l’étudier) pour s’apercevoir que l’on a encore beaucoup à en apprendre.

Dans la mise en scène de Sivadier, Dom Juan nous apparaît plus que jamais actuel. Sans faire perdre son essence au texte, le metteur en scène nous rappelle que c’est l’intemporalité des textes de Molière qui en fait un des plus grands auteurs classiques.

Dom Juan est un héros parfaitement dans l’ère du temps, lui qui prône la liberté et méprise la morale et la bien-pensance. Il est de ces « anti-héros » que l’on se surprend à aimer mais qu’on est soulagés de voir punis.

Même profane, on ne peut nier l’originalité de la mise en scène. Elle saute aux yeux et transforme un moment de culture en quelque chose de plus fort que cela. C’est extrêmement divertissant et dans une certaine mesure, cela nous permet de nous rapprocher des intentions initiales de Molière qui voyait dans la comédie une excellente méthode pour amuser et dénoncer.

La musique joue un rôle important dans cette mise en scène et introduit un décalage salvateur qui brise le quatrième mur. A ce titre, la scène dans laquelle Dom Juan chante Sexual Healing de Marvin Gaye, la traduction française défilant plus haut (dans le ciel), est d’une ironie raffinée extrêmement dépaysante. Le personnage se moque véritablement de tout, du ridicule, de la décence et par dessus tout du jugement du ciel.

Cette ironie est également palpable dans la lecture même qui est faite du texte, entrecoupée, pour les besoins de la mise en scène, de saynètes improvisées parfaitement dans le ton du reste de la pièce.

II – Beaucoup de je(u).

Le mot jouer exprime toute sa polysémie dans une double expression.

D’abord, le jeu d’acteur est remarquable. On ne peut que saluer l’interprétation de Nicolas Bouchaud, déjà titulaire du rôle titre des deux précédentes pièces mises en scène par Sivadier. Il faut reconnaître tout l’apport de cet acteur à cette pièce, comme une sorte de cerise sur le gâteau. L’ensemble des acteurs est bien sûr à saluer, de même (de façon plus étonnante) que l’équipe technique dont la présence scénique est ironique et extrêmement bien traitée. La scène et le texte sortent du cadre régulièrement, faisant des enfants dans le dos de Molière, et il faut d’excellents acteurs pour interpeller ainsi les spectateurs et vivre leur rôle avec le public.

Ensuite, on ne peut s’empêcher de se sentir pris dans un jeu mené par Dom Juan, à qui Narcisse ne dispute pas grand-chose. A travers son élocution, toute en provocation, et sa rhétorique, qu’il conserve jusqu’au jugement du ciel, on a affaire à un personnage qui ne regrette jamais rien. On remarquera que la technique la plus classique de Dom Juan est de ne pas parler et d’attendre, d’attendre que son interlocuteur arrive de lui-même à une confusion et d’en profiter pour achever la joute oratoire. L’habilité de Dom Juan est telle que seul le ciel aura raison de lui, et encore, même la mort semble être un jeu pour Dom Juan qui se moque du ton tragique de la dernière scène.

Cette fin prend à rebours le spectateur et se joue de lui. Certes, Dom Juan semble bien puni, mais il n’a rien compris, rien retenu et il ne regrette rien.

III – « Le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au fond de mon cœur. », Kant.

Sivadier semble présenter une obsessions pour les libres-penseurs, qui défendent des idées trop modernes pour leur époque. La présence du système solaire au-dessus de Dom Juan, indépendamment du clin d’œil à sa précédente mise en scène, est révélatrice d’un schéma moderne et rappelle la présence du Ciel à chaque instant.

Celui-ci prend ombrage des blasphèmes à répétition, comptabilisés par un affichage LED déroutant (dans le bon sens du terme) et tente à plusieurs reprises d’attenter à la vie de Dom Juan. Le ciel tombe littéralement sur la tête du personnage, pour l’avertir, mais il refusera jusqu’au bout d’entendre raison. Fait amusant, Sivadier fait jouer une scène censurée lors de la première représentation de la pièce par la troupe de Molière et le précise, comme pour blasphémer à son tour.

La mise en scène donne corps à la folie et à cette course-poursuite inégale. Le plateau est complètement débité, labouré par les scènes précédentes. Tout explose, les costumes sont disparates, tout est mélangé. C’est le désir même qui s’exprime ainsi, par le débridement des objets.

Parmi les seuls éléments fixes, la scène ouverte, comme pour inciter les spectateurs à penser librement. Les personnages y sont libres d’entrer et de sortir, libres d’interagir avec le public, libres de se servir du décor comme d’un décor ou d’un objet pratique.

So what ?

Il est un peu étrange de finir ce genre de critique par un avis. Un classique comme Molière paraît intouchable, et dans une certaine mesure, l’aspect « culture » d’une représentation théâtrale rend humble face à une œuvre.

De ce que nous pouvons en dire, en tout cas, vous ne perdrez pas votre temps à voir ce Dom Juan. Genre, littéralement, puisque la pièce dure 2h30 sans entracte. Il s’agit clairement d’un bon moyen de voir un classique sous une forme qui vaut le coup.

Bref, il faut y aller et j’ai déjà prévu mon ticket pour la prochaine pièce de Sivadier.

C’est un théâtre accessible, qu’il est bon de voir.

Je ne suis pas sûre qu’il y ait encore des représentations de cette pièce mais, au cas où, je vous donne trois conseils : lire Molière, aller voir Dom Juan et aller au théâtre (encore plus si la mise en scène est de Sivadier).

C’est résolument l’une des meilleures façons, à mon sens, de se mettre à une littérature classique. Le texte prend vie sous nos yeux, tout simplement, et sans être connaisseur, on a envie d’en savoir plus, on a envie de comprendre la symbolique derrière la mise en scène. On aime à croire que tout a un sens, que tout peut être expliqué symboliquement, et qu’il faut donc lire et revenir à l’origine du texte pour comprendre. Même si ce ne devait être qu’une illusion, tous les détails de cette mise en scène et du décor peuvent être laissés libre à l’interprétation des spectateurs.

Et finalement, en ça, le théâtre ce n’est pas très différent de la littérature.

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