What about… Or et Nuit ?

Couverture par Melchior Ascaride

 

C’est lundi. La semaine a commencé, et elle n’est pas prête de se finir… Dans ce contexte de frustration intense, quoi de plus salvateur qu’une lecture ?

 

Alors installez-vous confortablement cher lecteur, mettez de la musique, allumez une bougie parfumée, fermez les yeux (ah non, au temps pour moi) et laissez-moi vous parler d’Or et Nuit, une fantasy orientaliste oscillant entre effrénée et reposante, conduite par l’inénarrable Mathieu (avec un seul T) Rivero (avec pas de T du tout, ce qui est assez logique en fait).

 

Plongeons.

 

I – De l’art subtil et délicat de la mise en abyme.

 

Tout d’abord (c’est une marotte et je n’y couperai pas), intéressons-nous au sujet du récit.

 

Si vous êtes familiers de la légendaire Shéhérazade, de son époux uxoricide (oui, il faut aller le chercher celui-là) un tantinet jaloux, et surtout de sa ruse consistant à raconter chaque soir une histoire qui le tiendrait en haleine suffisamment pour qu’il ne la tue pas (mille et une nuits qu’elle a tenu la filoute), alors vous serez ravis d’apprendre que depuis ça va mieux. Enfin, « mieux », c’est vite dit. Défiant son époux et abandonnant ses enfants (comme je la comprends…), Shéhérazade part à l’aventure afin de renouer avec l’inspiration et de se rendre actrice de ses futures histoires. Hélas, capturée par un étrange bandit, elle se trouve contrainte de renouer avec les occupations qui ont fait sa réputation. Elle entreprend alors de conter l’histoire de deux jeunes seigneurs au destin tragique.

 

Si vous n’êtes pas familiers de la légendaire Shéhérazade et tout et tout, je viens de le résumer brièvement, de même que le début du roman. C’était un piège, il faut suivre !

 

Au regard du résumé, vous devez déjà le sentir : s’il est une chose qui s’impose à mon esprit quand je repense à la lecture d’Or et Nuit, c’est bien la richesse de sa structure narrative.

 

L’auteur-narrateur relate les aventures d’une conteuse-narratrice qui, elle-même, se fait l’écho de certaines légendes sous une forme chorale. Le paroxysme de cette imbrication inceptionnesque est atteint lorsque les légendes et la réalité fusionnent et… enfin bref, vous lirez.

 

Toujours est-il que l’auteur se dédouble avec brio. A travers ses yeux, il narre l’épopée d’une femme assoiffée d’aventure, tandis qu’à travers le prisme de Shéhérazade, l’auteur développe un récit aux enjeux multiples et à l’originalité indéniable. La présence de cette narratrice intermédiaire, pas nécessairement digne de confiance, force le lecteur à sortir de sa suspension consentie d’incrédulité et à questionner sans cesse les lignes et le récit des personnages. Le lecteur est autant acteur que spectateur, et c’est assurément un des éléments les plus marquants du roman.

 

II – Une mythologie au souffle chaud.

 

L’autre élément marquant, eh bien c’est le récit lui-même. Plus exactement, il s’agit de l’univers dans lequel évoluent les personnages, que, soit dit en passant, l’auteur réussit en un tour de force littéraire à rendre archétypaux (au sens noble) sans être manichéens ou ennuyeux.

 

L’univers évoqué ici est une version fantasmée de l’antique Perse, à la mythologie fournie quoique extrêmement méconnue de nos régions, plus irriguées par les mythes latins, grecs et celtes. La Perse s’étendait de notre actuel Moyen-Orient jusqu’au début de l’Inde, et cette précision n’est pas anodine. Attendez-vous donc à croiser des créatures tout droit sorties du folklore arabe mais aussi de la mythologie hindoue.

 

Mathieu Rivero opère à ce titre un travail précis sur le contexte des récits des Mille et Une Nuits et transforme avec une subtilité rare cet univers enchanteur. Le lecteur est happé par l’atmosphère profondément renversante et ressort de l’ouvrage avec le goût du sable dans la bouche.

 

Je vous dois ici une parenthèse sur le contexte de cette chronique. Ça fait maintenant deux mois que j’ai terminé ma lecture d’Or et Nuit, deux mois durant lesquels j’ai eu l’esprit à des milliers d’autres choses. Pourtant, malgré le temps qui passe, resteront pour longtemps imprimés à ma rétine les couleurs des marchés de la puissant Babylone, les éclats de destin virevoltant dans les airs et les djinns aux formes irréelles. L’imagerie de l’auteur est issue du meilleur fantasme : celui qui transcende la forme des mots pour frapper à la vue, l’ouïe et l’odorat du lecteur.

 

Peut-être l’originalité du thème n’est-il pas étranger à cette affaire, mais cela n’enlève rien à la qualité du roman qui nous mène de tableaux en tableaux avec la facilité d’une sereine Shéhérazade.

 

III – A la croisée des contes.

 

Si la thématique du conte est évidemment centrale dans le récit d’Or et Nuit, elle est également, à mon avis, particulièrement bien envisagée par l’auteur qui la dévoile sous toutes ses facettes.

 

Ainsi, le conte étant d’abord oral, le destin de Shéhérazade est intrinsèquement lié aux voyages qu’elle entreprend pour délivrer ses histoires et, surtout, en découvrir de nouvelles. Pour Shéhérazade, son inspiration naît de la confrontation avec le danger, et le conte est donc tout à la fois le prétexte de l’histoire, la source des enjeux et le moyen de les résoudre. Cette construction circulaire autour de l’objet « conte » est une véritable réussite.

 

Ajoutons à cela que le conte se définit, a priori, comme un récit dans lequel l’invraisemblance est acceptée. Par conséquent, lorsque Shéhérazade exerce son activité de conteuse en racontant des histoires qui s’inscrivent dans son propre univers, elle ne fait que « conter » au sens de « narrer ». Seul le lecteur est face à un conte puisqu’il doit bien admettre que dans le monde de Shéhérazade, les djinns côtoient (ou plutôt côtoyaient) les Hommes et que ça ne choque personne.

 

Enfin, le conte, comme la fable, porte en lui les germes de thèmes moraux forts, et si le roman Or et Nuit échappe, à mon avis, à cette logique manichéenne, le récit intérieur, porté par Shéhérazade, comporte lui une morale (qui serait, en gros, « Quand on est super fort, on donne pas des coups d’épée aux copains handicapés »).

 

Bref, mon absence absolue de clarté ne sert qu’à masquer mon admiration pour la structure non plus seulement narrative mais également scénaristique.

 

Mathieu Rivero réussit véritablement à nous sortir des canons de la fantasy en insistant sur le caractère narré de son histoire.

 

SPOILER INSIDE

 

Avant de conclure, je souhaitais simplement partager un petit bémol (et je partage sur ce point l’avis de l’Imaginaria) qui, j’imagine, pourrait rebuter certains lecteurs. Le personnage de Shéhérazade, s’il ne manque pas de caractère, manque cependant peut-être un peu de nuances et n’échappe notamment pas au classique syndrome de Stockholm (ce qui génère, chez moi, des hérissements de poil spontanés).

 

Inutile cependant de bouder notre plaisir : Or et Nuit est formidable. D’ailleurs…

 

So what ?

 

Au final, que retenir d’Or et Nuit ?

 

Si vous aimez la fantasy orientale, la fantasy, l’Orient, ou rien de tout ça mais que vous aimez bien la couverture, Or et Nuit fait partie de ces ouvrages que je vous conseille vivement.

 

Adossé à une structure absolument parfaite, le style de Mathieu Rivero vous emportera dans des tempêtes de sable dont on ne souhaiterait jamais ressortir.

 

Malheureusement, il faut souvent ressortir des choses, et la chronique d’aujourd’hui s’achèvera donc sur cette métaphore sablonneuse, alors n’hésitez pas à partager avec nous vos expériences de lecture et à nous suivre sur Facebook et Twitter.

 

Je vous dis à très vite pour la chronique du roman le plus sensible que j’ai pu lire en 2016, j’ai nommé « Un éclat de givre » d’Estelle Faye.

 

Draconiquement.

 

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