What about… Chimère Captive ?

Couverture par Melchior Ascaride

 

Bien le bonjour dragonautes !

 

Je sais pas vous, mais moi en ce moment j’ai envie de lire, de m’évader et de rêver. Et justement (#Transition subtile), c’est de rêve dont il est question aujourd’hui avec le premier tome d’une trilogie young-adult signée Mathieu Rivero, j’ai nommé Chimère Captive. Comment ça, c’est abrupt comme intro ?

 

Proposé au label Naos, collection commune aux trois Indés de l’imaginaire (ActuSF, Les Moutons électriques et Mnémos) dédiée aux adolescents, ce court récit nous embarque dans ce qui est déjà une Tempête de bonnes idées. On en parle ou vous râlez ?

 

I – L’onirisme comme maître-mot.

 

Je vous avais parlé du précédent roman de Mathieu Rivero, Or et Nuit (la chronique ici) et j’avais déjà souligné la qualité des images utilisées et la vitalité des paysages dépeints. Dans le monde des contes, le désert avait le fumet du sable et les couleurs vives de l’Orient, mais ici, dans le monde des rêves, le talent de l’auteur apparaît sous un jour nouveau, sublimé.

 

Mais avant… Attention, tension dramatique… Le pitch ! (en essayant de ne pas trop gâcher votre plaisir)

 

Chimère Captive nous narre l’histoire de Céleste, une jeune femme d’outre-mer tout juste arrivée à Lyon et qui, par un heureux concours de circonstances, se trouve colocataire de deux garçons : Mano et Val. Non, ne jetez pas ces regards grivois car de peines d’amour perdues il ne sera pas ici question. Ce qui va réunir ces trois personnages, c’est avant tout leur capacité commune à explorer les rêves d’autrui. A travers leurs explorations nocturnes, les trois comparses découvriront que dans le rêve comme dans la réalité, rien n’est vraiment simple.

 

Comment ça, c’est tout ? Non, évidemment, il se passe une foultitude de choses (peut-être beaucoup d’ailleurs, mais j’y reviendrai), mais le roman étant court, vous les révéler serait dommageable. Tout ce qu’il faut savoir, et c’est le principal point fort du livre, c’est que le monde des rêves y joue un rôle crucial.

 

Et, (cf. phrase au-dessus), le talent de l’auteur s’exprime pleinement dans la description de l’onirisme. A travers une utilisation astucieuse des non-dits, Mathieu Rivero parvient à retranscrire la sensation d’un songe éveillé. Vous ne voyez pas voulez que je développe ? Comme il vous plaira. Dans un rêve, le plus souvent, l’impossible devient possible, au sens littéral. Les règles de la physique et de la pensée nous apparaissent déformées, certes, mais elles nous apparaissent plausibles dans leur nouvelle version. Il est rare (en tout cas pour ma part), que mon « moi » du rêve s’étonne de pouvoir voler ou de traverser les murs. A nouveau monde, nouvelles règles inconsciemment acceptées.

 

Ici, l’auteur se livre précisément à cet exercice : rien n’est laissé au hasard, mais rien ne suscite réellement l’étonnement des protagonistes, qui connaissent la volatilité des rêves et leur caractère incertain. C’est extrêmement bien fait, et maîtrisé mesure pour mesure.

 

Cela est d’autant plus logique que l’on se situe dans un véritable univers d’urban fantasy, ce que je me sens contraint de vous expliquer avec un léger spoiler (ne le lisez pas si vous voulez conserver l’intégrité des retournements mentaux que l’auteur nous force à adopter) : si le roman se passe dans notre « monde », celui-ci admet bien plus facilement l’existence de la magie puisque les sorciers, avant d’être ostracisés (ou brûlés), parcouraient nos régions pour transmettre leurs connaissances et dispenser leurs remèdes.

 

En somme, les personnages ne sont pas heurtés par le caractère mystérieux ou inexploité de leur don, ce qui contribue à faire du roman un roman tranche de vie dans un univers urban fantasy. Pour ma part, c’est quelque chose que je n’avais jamais rencontré, et force est de constater que cela fonctionne très bien. Mathieu Rivero développe dans Chimère Captive un univers riche sans ressentir le besoin de l’enrober artificiellement de luttes épiques et de combats séculaires, ce qui, avouons-le, est plutôt rafraîchissant.

 

Si la diversité des intrigues et des perches lancées peut parfois donner l’impression d’un roman trop dense, j’ai la conviction que cette surenchère participe de l’ambiance générale du roman qui emprunte au rêve sa dimension atemporelle et globalisante. Le lecteur prend le récit en cours à plusieurs reprises, dans un rythme saccadé qui rappelle des tableaux successifs, une fois encore en écho aux songes.

 

En un mot comme en cent, l’originalité de l’univers est parfaitement mis en lumière par l’originalité de l’écriture qui emporte le lecteur dans un récit sensationnel (au sens strict) avant de le séduire par la richesse de sa mythologie.

 

II – Un roman focal.

 

Bien sûr, tout cela serait beaucoup de bruit pour rien si de mauvais personnages habitaient le récit, et l’auteur en a parfaitement conscience.

 

Dans Or et Nuit, j’avais parlé de personnages archétypaux, et on retrouve ici cette idée, tirée du théâtre (un thème fort, mais ce sera l’objet de la partie suivante). Les personnages incarnent tous une fraction des rêveurs. De Mano, qui voit dans la vie un rêve de mauvaise qualité à Val, dont l’imaginaire peuplé de cauchemars transparaît dans ses actions, chaque personnage a quelque chose à raconter… Du moins, on l’imagine.

 

Car une autre grande force du roman, écrit selon un style que je qualifierai ici de « focal » est d’alterner les points de vue des personnages (jusque là rien de nouveau sous le soleil) mais autour d’un personnage central : Céleste. Concrètement, cela signifie que vous n’apprendrez rien, dans ce premier tome, concernant les personnages susnommés. Ils agissent, certes, et on adopte parfois brièvement leur vision, mais tout cela sert un récit unique, celui de la jeune femme.

 

Cette construction alternée constitue une solution astucieuse pour pallier d’éventuels soucis d’équilibre entre les intrigues parallèles. Le prochain tome, intitulé Songe Suspendu, devrait faire la part belle à d’autres personnages, Céleste servant alors à développer lesdites intrigues sans que sa situation évolue plus que de raison.

 

Et il est évident à la lecture de ce premier volume que l’auteur sait précisément le rôle que chacun devra jouer dans la partition générale de cette symphonie en rêve majeur.

 

L’aspect tranche de vie transparaît d’ailleurs parfaitement dans cette construction puisque chaque personnage se contente de traverser le récit, l’impactant de façon plus ou moins marquée, mais sans qu’à aucun moment le focus soit fait sur leurs actions, leurs désirs ou leurs motivations. Les situations s’enchaînent, alertent le lecteur et le happent, puis le laissent tirer ses propres conclusions.

 

Cette force permet à l’auteur d’appréhender une fin dans laquelle tout est bien qui finit bien (c’est un exemple, toute ressemblance avec une situation ou un récit réel est fortuite) sans que le lecteur n’ait l’impression d’être arrivé au bout de sa découverte.

 

Les questions latentes sont nombreuses, bien amenées, parfois très justement décrites (oui, parce que lorsque des gens, fussent-ils amis, se trouvent dans une situation dangereuse, l’individualité reprend quand même souvent ses droits) et l’ensemble est, j’insiste, parfaitement cohérent.

 

Comme pour Or et Nuit, Chimère Captive donne le sentiment d’une double lecture possible, ce qui est particulièrement agréable, d’autant que le récit est ici estampillé jeune adulte (parfois prétexte à un traitement frivole et imparfait des relations et des intrigues).

 

III – Une influence shakespearienne bienvenue.

 

L’un des éléments les plus concrets permettant d’identifier une double lecture potentielle est la puissance et la récurrence des références shakespeariennes (dont la chronique, ami lecteur, est d’ailleurs remplie si tu es joueur).

 

Les références au Songe d’une nuit d’été sont autant de ponts jetés vers une éventuelle anticipation des intrigues, ce qui titille l’imagination de l’amateur de théâtre. Mais outre les références « évidentes », le choix de certains procédés narratifs et de certains thèmes trahit une connaissance académique du plus célèbre des auteurs de théâtre anglais.

 

Le premier d’entre eux, eh bien c’est le rêve à proprement parler. Présent dans les œuvres, particulièrement les plus tardives, du poète et dramaturge, il est ce qui lie le destin des hommes à celui de(s) Dieu(x). A travers des figures et des lieux allégoriques, comme dans la Nuit des Rois, Shakespeare a toujours accordé une place particulière au songe dans la construction de ses pièces. Mathieu Rivero procède selon ce même motif et plonge son intrigue dans un bouillon nébuleux tout droit sorti de l’esprit de Prospero.

 

Le second thème (je l’avoue, l’auteur m’a soufflé celui-là), c’est celui du travestissement et de la transformation. L’idée qu’un personnage puisse devenir autre chose tout en restant lui est un thème très cher à Shakespeare dans une époque où les genres étaient beaucoup plus hermétiques qu’aujourd’hui. Le personnage de Céleste se rêve d’abord en labrador noir, comme une acceptation de son énergie, de son caractère loyal et, dans une certaine mesure, de son admiration pour ses pairs. Loin d’être anodine, cette transformation accompagne le récit et permet de créer un relief particulier.

 

Le troisième thème, c’est celui de l’ordre et du désordre. L’irruption de Céleste dans la vie des protagonistes augure d’un changement profond dans l’ordre établi. Ce recours à un élément déclencheur vivant est shakespearien par essence et permet à la narration transversale de créer les conditions de son propre changement.

 

Bien sûr, d’autres thèmes sous-jacents ponctuent également le récit : l’ambition d’un certain protagoniste, le manichéisme d’un autre, l’opposition nature et culture, incarnée ici par la science. Le mensonge est également un enjeu, de même que la revanche dont on peut deviner qu’elle jouera un rôle dans les tomes suivants. Ce fourmillement de références, conscient ou inconscient (pour certaines parts), confirme la culture d’un auteur qui sait faire la différence entre influence et confluence.

 

L’écriture, poétique et vaporeuse, emporte le lecteur dans une revisite de thèmes anciens et toujours aussi prégnants, ce qui représente, à mon sens, une qualité indéniable du roman.

 

So what ?

 

Chimère Captive est une réussite. Possédant un potentiel incroyable dans son intrigue et son univers, il se pare d’atours young adult pour séduire un public large qui saura, sans aucun doute, dépasser le premier stade du récit pour rapidement se tourner vers sa dimension puissamment évocatrice. Sans prendre le lecteur par la main, l’auteur emporte dans son sillage les convictions et les a priori les plus tenaces sur le genre.

 

Mathieu Rivero confirme ici que sa plume excelle dans les descriptions et la contemplation, et il ne serait pas surprenant de le voir s’essayer un jour à un roman plus sensible, en littérature de l’imaginaire ou non.

 

Pour ne rien vous cacher, nous nous sommes d’ailleurs entretenu un long moment avec lui et aurons bientôt le plaisir de vous faire partager la vidéo de l’interview. Si vous avez aimé Or et Nuit, si vous aimez ce livre, si vous voulez en savoir plus, restez à l’affût, nous aurons bientôt terminé le montage !

 

Portez-vous bien amis dragonautes, soyez curieux, lisez, et ne manquez pas la prochaine chronique consacrée à l’excellent Enfant du Chaos d’Eva Simonin (que nous vous ferons gagner à cette occasion !).

 

Draconiquement.

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