[Concours + Chronique] What about… Enfant du Chaos ?

Couverture par Melchior Ascaride

 

Salut les dragonautes,

 

En ce mardi, synonyme de vie active retrouvée, loin des errements béats du weekend et de la dolce vita d’un printemps bourgeonnant, mon esprit fourmille de questions. Qui suis-je, où erre-je, pourquoi diable ne lis-je que d’excellents romans ? Quel est donc ce destin qui m’accable et me force à ne jamais avoir que des avis positifs sur mes lectures ? Ai-je perdu mon sens critique ? Où est donc passé mon regard féroce sur les travers stylistiques des romans de notre temps ?

 

Et puis je prends le train, je prends quelques seconde de réflexion et je ne peux que conclure ceci : je ne lis que des romans excellents parce que les éditeurs qui les proposent connaissent leur affaire. Point barre. Du coup, j’arrête de vous embêter avec mes questions débiles et je vous dis ceci : sans aucune hésitation, Enfant du Chaos, d’Eva Simonin, premier tome d’une série intitulée Les Veilleurs, est un excellent roman, enthousiasmant au possible, et j’espère même vous convaincre que c’est une lecture nécessaire.

 

I – Un univers densément subtil.

 

Bien sûr, une chronique n’en serait pas une sans un pitch, et celui-là n’est pas évident.

 

Dans un tissu de mondes interconnectés, dit Sphères, Okkia est une cité à part. Cité des Dieux par son histoire, elle est aujourd’hui en proie à des difficultés magiques aux conséquences importantes. En effet, un dérèglement cyclique des flux chromatiques, sortes de composantes d’une même énergie magique qui habite tout le vivant, entraîne l’apparition de créatures dangereuses, les spectres. Le Seuil, un portail permettant à la Sphère dans laquelle se situe Okkia de communiquer avec les autres, s’est abruptement fermé. Les Veilleurs, chargés de… bah de veiller à ce que tout se passe bien à l’échelle des flux et du Seuil, se trouvent malgré eux dans une position difficile et cherchent à résoudre le problème.

 

C’est l’intrigue magique.

 

Oui, non, parce que j’ai pas fini en fait. Les troubles magiques, la recrudescence des apparitions de spectres et les conséquences économiques qui en découlent favorisent une certaine instabilité politique. L’héritière du précédent régent, aujourd’hui exilé suite à un changement de régime politique, entend bien profiter de cet état de fait pour renverser la chancellerie en place et reprendre sa place légitime sur le trône. Se faisant, elle emploie ses talents et ceux de ses alliés à leur pleine mesure.

 

C’est l’intrigue politique.

 

Enfin, les Pompiers, un corps de fonctionnaires, chargés de la protection contre les incendies mais aussi contre les spectres, doivent faire feu de tout bois suite aux coupes budgétaires (bah si, vous savez bien, du fait de la fermeture du Seuil). Dans un contexte particulièrement tendu, ils recueillent une jeune fille dont la famille a été décimée par une attaque de spectres.

 

Son nom, c’est Anielle, et c’est le point de départ de l’intrigue tout court.

 

Vous pouvez d’ores et déjà vous en douter à ce stade, mais l’univers et la narration sont denses. Pour autant, l’autrice, Eva Simonin, parvient le tour de force de plonger son intrigue dans un univers riche et vivant sans jamais la rendre lourde ou inutilement descriptive.

 

Et pourtant, les nombreuses bribes d’univers distillées au compte-goutte (enfin plutôt à l’arrosoir, du coup) sont autant d’os tendus aux lecteurs affamés qui se délecteront de l’amour manifeste que porte à ce monde sa créatrice. Tout, et j’insiste sur ce point TOUT, m’a intéressé. Des intrigues politiques riches et étonnamment modernes à la cosmogonie fascinante en passant par la construction de la magie et les relations inter-Sphères, l’autrice livre un travail incroyable de précision et de cohérence.

 

Si beaucoup de réponses à certaines questions inhérentes à l’univers sont aujourd’hui laissées à l’imagination du lecteur, il n’est pas difficile de croire que l’autrice a une vision très précise de son œuvre, qu’elle aura loisir de décliner dans un prochain volet en préparation.

 

Gage de qualité de l’univers ? Enfant du Chaos a une fin. Je veux dire, une vraie fin, une qui finit quoi. Et pour autant, je n’ai aucune espèce de doute sur le fait que je dévorerai le prochain livre. Parce que les enjeux sont trop grands et l’univers trop détaillé pour que le lecteur se satisfasse d’une vision périphérique.

 

On parle ici d’un univers où un Dieu a été assassiné, ce qui, en soi, tranche déjà avec beaucoup d’autres univers dans lesquels la figure du démiurge apparaît intangible et inaltérable. On parle d’un univers où la magie obéit à des lois, selon un dessein qui dépasse le strict deus ex machina, poncif récurrent de la fantasy aujourd’hui (ah si, en fait je peux encore être critique). On parle enfin d’un univers où les personnages vivent, respirent et même meurent dans une dynamique qui les dépasse totalement. J’y reviendrai, bien sûr, mais très franchement, cela faisait un petit moment que je n’avais été autant séduit par un « simple » background.

 

II – Une intrigue cousue de fils multicolores.

 

Bien sûr, et comme j’aime à le réécrire de temps à autres, un univers qui serait desservi par l’intrigue qui s’y déroule et les personnages qui y prennent place ne pourrait pas briller.

 

A ce sujet, Eva Simonin adopte une posture classique mais efficace à travers un point de vue semi-omniscient maîtrisé et aux ramifications suffisamment intrigantes pour maintenir l’intérêt constant du lecteur. Quel est ce mystérieux prisonnier que l’on libère, et quel lien peut-il avoir avec Anielle (s’il en a un), et puis Anielle, d’ailleurs, a-t-elle le moindre lien avec les Veilleurs ou les flux ?

 

Bref, vous l’aurez compris, l’intrigue ne se livre pas facilement, et c’est tant mieux.

 

Ce réseau de points de vue dans lequel le narrateur promène sa caméra littéraire et fait le focus sur des personnages divers possède le double avantage de servir le récit et l’univers en nous permettant d’aborder les différentes thématiques à travers les prismes des acteurs qui les connaissent le mieux. A Eryann, le Veilleur, d’exposer à demi-mot les enjeux de la mort de Wa, le Dieu de l’équilibre. A Yone, l’agent des forces spéciales, de mettre en lumière la politique et les troubles institutionnels.

 

Je modère mon enthousiasme pour ne pas vous spoiler des éléments importants du récit, mais chaque personnage joue à merveille le rôle qui lui est conféré, y compris vis-à-vis du lecteur qui pourra être surpris s’il s’attend à lire un roman young adult classique. Non que la violence soit particulièrement crue, mais les caractères des personnages demeurent réalistes, qu’il s’agisse de leur attrait pour les plaisirs de la chair ou de la faculté qu’a l’autrice de sanctionner les erreurs des personnages principaux ou secondaires. Je reviendrai sur l’écriture plus bas, mais j’apprécie le style sans concessions d’Eva Simonin.

 

Par ailleurs, l’utilisation d’un point de vue externe modérément omniscient permet au narrateur de ne pas trahir les pensées et les actions masquées des personnages (et autant dire qu’ils aiment ça les actions masquées). Outre l’aspect très cinématographique du processus, à base de plans séquences et de cuts bien sentis, un autre élément est apporté de manière très fluide à la narration : l’ellipse narrative.

 

Car d’un bout à l’autre du récit, ce sont plusieurs mois qui se seront finalement écoulé, et si les personnages évoluent effectivement, il n’y a pas de rupture profonde entre les périodes décrites. L’ensemble s’enchaîne sans heurts et fait évoluer le lecteur en même temps que le personnage, ce qui est, disons-le, extrêmement intelligent.

 

Alors bien sûr, j’ai pu anticiper quelques micro-réactions. Evidemment que tous les archétypes ne sont pas écartés. Mais en réalité, le travail exemplaire de l’autrice dans la déconstruction des clichés rend littéralement imprévisible les quelques éléments restants.

 

III – Une écriture spontanée rafraichissante.

 

Car oui, voilà, on y arrive.

 

Ce qui me fascine par-dessus tout dans Enfant du Chaos, c’est l’écriture elle-même.

 

Peut-être, comme lors de la chronique de la Croisade des Carpates, entretenais-je des préjugés sur ce que ce livre pouvait m’apporter. J’avais, je l’avoue, clairement sous-estimé la qualité littéraire que pouvait représenter un roman young adult. Je ne dis pas ici que les romans young adult sont mauvais, loin de moi cette idée, mais ils sont souvent des romans distrayants, attractifs, sans doute un peu manichéens, qui permettent d’activer chez nous le plaisir de posséder les codes d’un univers. On lit souvent du young adult comme on regarde un James Bond, avec l’idée sous-jacente qu’une partie des univers et des intrigues nous sera connue. Pas toute l’intrigue, ni les éléments essentiels d’ailleurs, mais une partie (le triangle amoureux, le brun ténébreux etc.) qui contribue à notre plaisir de lecteur jusqu’à peut-être arriver à une forme de lassitude.

 

Mais entre Chimère Captive et Enfant du Chaos, bordel (ouais, quand je suis content je deviens vulgaire), le label Naos accomplit un travail incroyable de démantèlement des stéréotypes et ça fait un bien fou.

 

Pour en revenir à l’œuvre d’Eva Simonin, cette spontanéité se caractérise par-dessus tout par l’intransigeance de sa plume qui sanctionne certaines erreurs des personnages, parfois gravement, mais qui en pardonne d’autres, sans plus de raisons, le tout dans un mouvement cosmique absolument détonnant. A l’image de la vie quoi.

 

Il n’y a pas (ou en tout cas, s’il est présent, c’est extrêmement bien fait) de calcul méthodique du meilleur moment auquel telle scène ou telle autre doit se dérouler. Eva Simonin développe l’histoire qui lui plaît et c’est la meilleure chose possible. Sans céder aux sirènes de la facilité, des intriguettes à tiroir ou des romances impossibles, elle livre une œuvre profonde, logique et profondément touchante.

 

Le roman est parfois émouvant, parfois drôle et parfois angoissant, il ne perd cependant jamais son identité et sa couleur caractéristique, quel que soit son ton.

 

Difficile de ne pas me répéter mais… je vous ai dit que l’univers était génial ? Eh bien, sans cette écriture particulière, les choses ne ressortiraient pas de la sorte. Il faut de l’engagement littéraire pour tracer une œuvre comme celle-ci, qui ne partage finalement de genre qu’avec lui-même.

 

Si j’imagine que l’autrice a des influences, je pense qu’elle peut aujourd’hui être influence pour beaucoup.

 

So what ?

 

Enfant du Chaos est une œuvre dense à l’enrobage extrêmement délicat,

 

Au final, donc, si ça n’était pas encore clair, dire que j’ai aimé Enfant du Chaos relèverait de l’euphémisme. Si vous recherchez un univers raffiné et cohérent et une intrigue positive qui échappe aux clichés classiques du young adult, Enfant du Chaos pourrait bien être un gros coup de cœur pour vous, en tout cas, il l’a été pour moi.

 

D’ailleurs…

 

*roulements de tambour*

 

Dans le cadre du mois NAOS, nous vous proposons de gagner un exemplaire dédicacé de cet excellent roman.

 

Pour cela, rien de plus simple, vous n’avez qu’à suivre les indications du formulaire ci-dessous !

 

J’espère que le livre vous plaira !

 

Draconiquement.

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