What about… Mille bouches de Camille Hardouin ?

Illustration par Maya Mihindou

 

Bon. Les amis, le moment est venu de vous parler musique.

 

Comme nous avions pu l’écrire dans la présentation du blog (à retrouver ici), le blog n’a pas tant vocation à se concentrer sur les littératures de l’imaginaire qu’à vous présenter et vous faire partager les choses qui nous emballent et font battre notre cœur. Et ce qui fait battre mon cœur, en ce moment, c’est Boudicca l’album Mille bouches de l’extraordinaire Camille Hardouin (ex-Demoiselle un peu petit trop encore inconnue).

 

Je vous en parle tout de suite, mais je vous invite à en écouter des extraits en même temps, ici ou ici par exemple.

 

L’album

 

Avant de rentrer en détails dans les chansons qui composent ce disque et d’en développer les détails qui font de Camille Hardouin une poétesse emplie d’une grâce particulière, je voudrais parler avec vous de ce qui sous-tend l’ensemble du projet.

 

Bien souvent, en effet, on imagine qu’à l’exception des albums-concepts, un disque n’est rien d’autre qu’une succession de chansons. C’est méconnaître le travail que représente un maquettage et les choix artistiques qui peuvent en découler. Surtout que cet album, qui sort le 28 avril, a été enregistré il y a maintenant plusieurs années.

 

Mille bouches, comme ensemble, c’est l’éloge de la sensibilité nichée dans chaque être vivant qui compose notre monde et qui s’incarne à travers deux aspects, le premier lumineux et le second grave. L’album est à cette image, forgé d’un onirisme constant qui fait et défait les rêves aussi bien que les cauchemars.

 

Dans le répertoire qui est le sien, qu’elle égraine dans les concerts et dans tous les instants de vie captés que l’on peut trouver sur le net, Camille Hardouin a pioché les merveilles promptes à enchanter les lendemains. Si l’on retrouve certaines chansons déjà présentes sur son EP La Demoiselle Inconnue, beaucoup de chansons, y compris, je crois, inédites, n’avaient pas encore bénéficié d’un enregistrement de qualité et c’est pour notre plus grand plaisir qu’on les retrouve ici dans un découpage subtil.

 

Ainsi, les instruments apparaissent au gré des compositions, en progressant du très dénudé Mille bouches au plus complexe La vagabonde, qui clôt l’album. La voix même se développe, jusqu’à se dédoubler sur la pétillante chanson Pablo.

 

Ce qui interpelle, surtout, c’est cet enchaînement d’états d’esprit qui représentent autant d’instants volés à une vie qui pourrait être la nôtre. Camille Hardouin n’a pas la prétention d’écrire pour représenter quelqu’un d’autre qu’elle-même, et c’est cela même qui rend son œuvre aussi puissamment évocatrice. Elle est de ses voix qui émeuvent parce qu’elles portent quelque chose qui les dépasse, et qui, à vrai dire, nous dépasse tous. Evidemment, il y a un travail extrêmement minutieux d’arrangement derrières des chansons comme Les pirates (ses rythmes) ou Ma retenue (sa clarinette), mais ce n’est finalement que l’embellissement de l’écrin des petits bijoux que constituent ces chansons.

 

Car s’il est un instrument invisible qui contribue à ce merveilleux disque, c’est bien la plume. L’artiste touche au cœur des émotions les plus sincères et nous les renvoie au visage dans un élan aussi frontal que délicat.

 

Le disque vibre et possède une âme, cherchant tantôt la fragilité, tantôt une accalmie salutaire dans un maelstrom de tensions mélancoliques. L’auditeur ressort aussi enchanté que pensif de l’écoute, et la boucle produite par l’enchaînement La vagabonde – Mille bouches est une jolie mise en perspective de l’album entier.

 

Du coup, parlons maintenant des chansons !

 

Les chansons

 

Mille bouches

« J’ai besoin que tu sois mille hommes, mille hommes pour remplir mon cœur »

 

Chanson d’ouverture du disque, Mille bouches démarre a capella. Dans cette ode à l’amour libre et sans barrières, plus que dans tous les autres, la voix est placée au cœur de la mélodie et les instruments additionnels (guitare, percussion, (contre ?)basse et accordéon) donnent cette délicate impression de ne pas vouloir déranger ou casser la magie portée par le timbre grave et sincère de Camille Hardouin.

 

A travers une construction en miroir tissée autour de la mélodie tribale, les amours pluriels et sensuels se conjuguent à un amour unique infini. Une très belle entrée dans l’album qui place dès à présent en avant certains des thèmes récurrents du disque : l’amour, l’humanisme et une certaine approche du féminisme comme universalisme (portée par des auteurs comme Clarissa Pinkola Estés).

 

« Et j’ai besoin que tu sois mille bouches, tends tes cordes et chante notre amour,

Et ta voix, comme la voix de mille bouches, sois mille bouches et je t’aimerais toujours »

 

Si demain

« Je ne te dirais pas les mots doux, les promesses. »

 

Piste mélancolique, construite là encore sur une dichotomie, opposant cette fois amour raisonné et amour passionné, cette chanson est un quasi guitare-voix classique qui a comme principal mérite de mettre en valeur le texte très intelligemment écrit.

 

Il est en effet possible d’y voir un éloge des amours éphémères mais il est aussi possible d’y voir le récit d’une femme déçue par ces mêmes amours. Les derniers mots de la chanson, « Puisque tu es parti(e) » coupent court aux tourments intérieurs d’un narrateur perdu dans la perspective d’un amour qui durerait plus d’une nuit et sonnent tout à la fois comme un soulagement de ne pas avoir à prendre la décision d’interrompre une histoire et comme la déception d’une femme qui commençait à interroger sa peur de l’engagement.
Magique.

« Jamais ce qu’on s’est échangé cette nuit ne me sera volé, ne me sera repris,

Jamais la douceur offerte cette nuit ne sera effacée

Puisque tu es parti(e) »

 

Il m’plait pas

« Depuis hier à 22h, c’est la troisième fois que je mets mes chaussettes sales dans le beurre et le beurre dans les cabinets. »

Aux textes porteurs de sens et à la mélancolie succèdent la joie et l’humour avec une chanson qui évoque les émois des débuts amoureux. Dans un style joliment absurde et une mélodie douce et entêtante, Camille Hardouin possède là une très belle chanson, de celles qui font se sentir bien et heureux dans un monde où on peut vivre des choses comme celles-là.

 

Enumération d’incidents domestiques liés à un certain état second, les situations comiques s’enchaînent rapidement autour d’une tentative d’auto-conviction de l’artiste. Rafraichissant.

 

« Oui, je sais bien qu’il ne faut pas se sécher les cheveux au mixer, mais en même temps si t’essaies pas bah tu peux pas savoir que c’est l’horreur. »

 

Les pirates

« Quand tu nous as trouvé, tu as du ôter ton képi et tu t’es demandé si c’était vraiment interdit

C’était tellement joli ces deux gamins endormis là, l’un dans un bateau blanc, l’autre sur un cheval de bois les bras pendants. »

 

Chanson en deux parties, dont je serais d’ailleurs curieux de connaître le processus d’écriture, Les pirates touchent nos émotions à plus d’un titre.

 

D’abord, Camille Hardouin y questionne le rapport que l’adulte entretient avec l’enfance, et notamment l’interdiction tacite de toute fantaisie dans un monde dirigé par les adultes. Rares sont les textes qui questionnent ce rapport aux bêtises d’adulte, aux moments de lâcher-prise, aux envies de vivre, tout simplement. A travers le personnage du policier, qu’elle tutoie comme pour mieux s’adresser à l’auditeur, la chanteuse nous pose une question qui vaut vraiment le coup : quand est-ce qu’on fait autre chose que ce qu’on attend de nous ?

 

Ensuite, la mélodie elle-même, ses voix de fond légèrement éthérées et ses claps en décalage, tout contribue à former un rêve musical. L’une des plus belles chansons de l’album.

 

« As-tu eu un vague regret en pensant à ton cœur sage, au rythme toujours régulier ?

En pensant à ta vie, stratégique et bien ordonnée où tout était logique, où tu n’avais jamais volé, attendant le permis pour tout : le bonheur, l’ivresse, les baisers ? »

 

Ma retenue

« J’ai le ventre empli de désir, qu’elle est lourde ma retenue. »

 

« Berceuse d’infidélité » pour reprendre les propres mots de l’artiste, cette chanson est une merveille d’écriture et de composition.

 

D’abord, grâce à un rythme et une mélodie simples, de multiples instruments peuvent apparaître progressivement pour créer un son que l’on penserait sorti d’une autre époque. Entre autres merveilles, Camille Hardouin parvient à faire coexister l’aspect anachronique des bois (une clarinette très bien dosée) et une construction moderne, autour, par exemple, d’un refrain en anglais.

 

Ensuite, et surtout, le texte. Le texte, quoi… Il y a le parti-pris, bien sûr, qui consiste à déculpabiliser le désir que l’on peut ressentir pour d’autres (et qui, à mon sens, est unique dans la chanson française), mais il y a surtout de vrais moments suspendus, des silences lourds et des légèretés exceptionnelles qui font que le rythme de l’écriture est maîtrisé de bout en bout.

 

« Et les frissons que j’ai dedans, si je pouvais les faire sortir, t’en tremblerais. »

 

Marry the Road

 

« Des mois sans respirer, et maintenant allongé sur la banquette arrière, tu retiens ta fierté.

T’as perdu dix kilos, tu diras pas un mot, c’est sûr, à l’arrivée. »

 

Ma chanson préférée de l’album, sans aucune hésitation. Marry the Road fait partie de ces chansons qui me font arrêter de respirer pour que rien ne perturbe mon écoute.

 

Ça vous arrive, parfois, de trouver qu’une chanson dépasse son interprète ? Qu’elle est tellement universelle qu’on se l’approprie jusqu’à presque oublier que c’est une chanson ? Marry the Road me fait cet effet-là. Nulle offense pour l’artiste, qui touche là un état de grâce incroyable, c’est juste que cette chanson est parfaite. La sensation glaçante qui accompagne l’écoute, le malaise qui prend aux tripes, c’est ce qu’on appelle l’empathie. Et si une chanson vous fait ressentir de l’empathie, c’est que c’est un chef d’œuvre.

 

Vous ne trouverez pas d’enregistrement de celle-là sur Youtube, et elle justifie à elle seule d’acheter l’album. Evidemment, les avis musicaux comme celui-là apparaissent souvent très subjectifs, mais je crois que si cette chanson vous touche ne serait-ce que moitié moins de ce qu’elle m’émeut, ça vaut le coup de faire en sorte de pouvoir l’écouter.

 

« T’as encore rien compris, tu voulais boire l’hiver, les frissons sur ta peau, les hommes imaginaires… »

 

Lies

 

« There were lies in these lies that made my world warmer. »

 

Une nouvelle chanson hors du temps, dans laquelle Camille Hardouin rappelle, de sa voix rauque, les influences qui ont pu façonner son verbe. Il me semble que cette chanson porte les marques de l’amour que l’artiste porte pour Cohen.

 

Magnifique interprétation d’un titre qui aurait pu être un standard américain dans la construction et l’instrumentation, Lies sort du répertoire francophone qui constitue le reste de l’album pour offrir une parenthèse bienvenue.

 

« Do you think that I’m lying ? »

 

Pablo

 

« Pablo, déplie ma peau, la vie m’a fait naître avec des ailes de pirate. »

 

Au regard de l’appréciation que porte Camille Hardouin sur Neruda, il serait surprenant que ce titre soit totalement déconnecté du poète chilien, peut-être d’ailleurs dans le rapport à sa muse, Matilde Urrutia.

 

Bulle pop dans un disque qui pouvait devenir pesant, il y a quelque chose de salvateur dans l’inclusion de cette chanson enjouée et tendre. Les doubles voix donnent un effet décalé très percutant et l’ensemble est très agréable à écouter.

 

« Pablo ne vois-tu pas comme je suis grande soudain, ruisselante de joie ? »

 

J’veux pas

« J’veux pas que tu t’en ailles. »

 

Figure d’exception dans l’album, J’veux pas comporte des basses moins organiques que sur les autres pistes qui accompagnent en progression un poème lu.

 

Peu de choses à dire, Camille Hardouin ayant le même talent pour dire et pour chanter ses textes.

 

A noter, toutefois, la brièveté de la piste est un très bon écho à l’écriture poétique d’un instant de vie pris sur le vif. On voit régulièrement des interludes non-musicaux sur les albums de chanson française, et je préfère cette solution qui lie agréablement l’album sans constituer une vraie pause dans son déroulé.

 

Une très belle chanson (du coup).

 

« Mon amour, j’ai les yeux fatigués et le cœur un peu las de se battre toujours. »

 

La vagabonde

 

« Mon nom change aussitôt qu’on me l’a demandé. »

 

Quelle chanson magnifique une fois encore… Les thèmes du départ et de l’identité, prégnants dans Marry the Road, sont ici poussés au bout de l’écriture.

 

L’accordéon joue son rôle plus classique de basse, mais à la stabilité de ce son s’ajoutent des voix chimériques et des percées de violoncelle électrisées. L’ensemble poursuit et achève le rêve déroulé tout au long de l’album, sur les mots suivants, à l’image de l’album :

 

« Je m’en vais comme une autre.

Je m’enfuis comme une femme.

Je marche comme une reine.

Je pleure comme une voleuse. »

 

So what ?

 

Si Camille Hardouin possède un don rare pour l’écriture (que vous pouvez également retrouver dans les nombreux poèmes que constituent chacun des posts de son blog), elle dispose aussi et surtout d’un talent d’interprétation hors du commun. Ses mélodies ciselées habillent l’album et en font un régal pour le cœur et les oreilles

 

Cet album, empreint d’une poésie lyrique et profonde est, si vous ne l’aviez pas encore compris, un coup de cœur que je vous conseille vivement.

 

Il sort le 28 avril, vous le trouvez partout (dont ici), alors franchement, pourquoi s’en priver ?

 

C’est tout pour cette première chronique disquaire qui devait parler de Camille Hardouin, découverte il y a maintenant deux ans et dont les chansons ne quittent que rarement mes oreilles. N’hésitez pas à partager, commenter, nous dire ce que vous en avez pensé sur les réseaux. Bref : faites vivre cette chronique et ce disque qui le mérite.
Et n’oubliez pas (ouais parce que bon) le concours Enfant du Chaos qui se tient en ce moment et que vous pouvez retrouver ici.

 

Draconiquement (et musicalement).

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