What about… Boudicca ?

Illustration par Yana Moskaluk

 

Salutations les dragonautes !

 

Si vous nous suivez sur les réseaux sociaux, vous avez déjà dû voir passer cette magnifique illustration de la très talentueuse artiste russe Yana Moskaluk. Ses compositions graphiques, souvent axées sur des personnages féminins autour d’une chromatographie très prononcée, pourraient faire l’objet d’un article en elles-mêmes (une idée pour plus tard ?) mais pour l’heure, plus que sa couverture, c’est le texte de Boudicca, le nouveau roman de Jean-Laurent Del Socorro, qui va nous intéresser ici.

 

Rappelez-vous, l’auteur avait signé avec Royaume de vents et de colère une œuvre lyrique et théâtrale magistrale (si vous voulez voir à quel point, la chronique est toujours disponible ici !). Dire que j’avais des attentes pour ce nouvel ouvrage serait donc un euphémisme tant j’ai convoité le roman dès son annonce. Mais, une fois lu (ou pour être plus précis, englouti), que penser de cette farouche épopée relationnelle et guerrière ?

 

Je ne résiste pas, et je ne leurrerai personne : il est trop bien (j’ai d’ailleurs d’ores et déjà fait exploser le compteur de superlatifs, c’est un signe) ! Mais il faut quand même que je vous explique pourquoi. Si vous n’avez pas trop de temps devant vous, je vous invite à lire directement la rubrique « So what ? » qui synthétise ce qu’il faut retenir, sinon, embarquez avec nous pour une plongée dans ce roman une nouvelle fois brillant (fichtre, encore un superlatif).

 

Petite précision toutefois, je serais parfois amené à comparer les œuvres de l’auteur, lorsque cela me paraîtra opportun et lorsqu’il me semblera que des motifs récurrents se dessinent.

 

Le pitch :

 

Arrive le moment du pitch si difficile (si si, j’ai même fait un article de 3 pages pour m’en plaindre). Boudicca a l’ambition de narrer la fulgurance d’un destin légendaire : celui de Boudicca (d’où le titre du coup…), reine du peuple celte des Icènes et figure de la résistance contre l’envahisseur romain au Ier siècle après JC. A travers l’évocation romancée et légèrement fantastique de sa vie, de l’enfance à la mort (ceci n’est pas un spoiler), l’auteur construit une œuvre thématique et grandiose (au sens strict) particulièrement inspirée (j’ai plus rien à mettre entre parenthèses, mais je trouve que ça manquait).

 

                                       Vitrail du Colchester Town Hall

I – Un humanisme-filin.

 

Entre le camp des auteurs de personnages et celui des créateurs d’univers, Jean-Laurent Del Socorro a fait son choix. Le parti-pris d’insérer ses récits dans une trame historique mâtinée de mysticisme (ici, seules trois scènes appartiennent au registre fantastique) est une manière subtile de consacrer sa plume et son énergie à tisser des vies plutôt qu’à bâtir des mondes. La particularité de l’auteur, toutefois, est de parvenir à écrire sur des humains plutôt que sur des personnages.

 

Avec un style toujours aussi riche et poétique, l’auteur place une nouvelle fois les émotions humaines comme toile de fond de l’Histoire. Les velléités tragiques de Royaume de vent et de colères trouvent ici un écho ténu à travers l’imbrication des sentiments d’une personnalité unique : Boudicca.

 

Loin du style choral de son précédent roman, Jean-Laurent Del Socorro préfère ici une narratrice interne dont la morgue n’atténue pas le charisme. A travers cette décision, on devine une volonté de recentrer le récit sur le destin de Boudicca plutôt que sur celui d’une nation ou d’un peuple (encore que celui-ci soit bien sûr déroulé en filigrane). Là où Royaume de vent et de colères contait les affres de conflits personnels et religieux, Boudicca se concentre sur un conflit peut-être moins épique mais beaucoup plus marquant : celui que l’on livre contre son passé et contre soi-même.

 

Boudicca est une reine rebelle, qu’on a pu comparer à Vercingétorix, mais en choisissant de faire d’abord de ce personnage une fille de roi, une épouse et une mère, l’auteur renverse le cliché guerrier qui colle à la peau de cette icone pour en proposer une version désacralisée. Dans le roman, Boudicca naît sous l’influence cumulée de deux Andrasté : la divinité présumée des Icènes (j’y viens) et sa génitrice, inventée, qui porte le même nom. Il est important de préciser dès à présent que la divinité Andrasté n’est évoquée que dans un seul texte, celui de l’historien romain Dio Cassius, et seulement dans la bouche de Boudicca. Or, ce n’est pas un hasard si le roman fait d’Andrasté tout à la fois une déesse et une mère puisque Boudicca reproduira ce double schéma de femme et d’héroïne mythologique. Par ailleurs, et c’est à mon sens un coup de maître, l’auteur créé une univocité entre les deux Andrasté, rendant plus complexe l’interprétation du cri de guerre de l’héroïne : appel aux dieux ou recherche d’une affection qu’elle n’a jamais eue (ce sera l’objet d’un prochain développement) ?

 

Dans la cohorte de personnages secondaires qui accompagnent le destin de cette femme tiraillée, Jean-Laurent Del Socorro parvient à faire exister chacun d’entre eux de la plus jolie des façons. De l’amante de Boudicca à son mari en passant par ses filles, dont le traitement distant témoigne d’un thème fort du récit, l’auteur fait preuve d’une subtilité égale dans le traitement de ses personnages, qu’important leur statut ou leur sexe.

 

Car s’il est une remarque que j’ai pu voir fleurir sur les chroniques de Boudicca, c’est qu’elle représente une certaine icone féministe, personnage féminin fort évoluant parmi des hommes, choisissant de prendre une amante en plus d’un mari, guerrière et chef de guerre… Tout cela est vrai, mais l’auteur parvient à distiller un féminisme très humble et très efficace. En décrivant les émois intimes, les doutes et les rêves d’une héroïne, Jean-Laurent Del Socorro ne s’égare pas dans une tendance (très justement décrite par Audrey Alwett sur son blog), qui consiste à faire des femmes fortes des personnages probablement aussi tristement archétypaux que leurs consœurs femmes fatales et matrones. Comme il l’indiquait lors d’une conférence aux dernières Imaginales, il n’a pas la prétention de vivre les troubles d’une femme, il ne peut qu’essayer de plaquer sa sensibilité propre et ses mots sur des problématiques qui sont d’abord humaines avant d’être sexuées. Et c’est une fois encore une chic idée, d’autant que la discrimination liée au sexe ne faisait pas exactement partie du monde celte du premier siècle.

 

En somme, et le titre de cette partie ne me paraît par conséquent pas galvaudé, le fil qui semble sous-tendre l’œuvre de Del Socorro, c’est la volonté de parler de l’humain dans toute sa complexité, sans jugement mais aussi et surtout sans œillères.

 

 

                                              Boudicca qui râle (comme souvent)

II – Un rapport contrarié au destin.

 

Autre motif récurrent des œuvres de l’auteur (qu’il s’agisse de ses romans ou de ses nouvelles) : le destin.

 

Toutefois, le traitement de cet élément est bien différent dans Boudicca : d’un fatalisme inhérent à la forme tragique de Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Del Socorro passe à un angle différent, celui du déterminisme.

 

Le Destin n’est plus porté par l’action d’un quelconque démiurge mais par le poids de l’héritage des ancêtres (ce que préfigurait partiellement la nouvelle Gabriel à la fin de son premier roman). Quoi de mieux qu’un point de vue focal unique et qu’une chronologie très distendue pour illustrer ce nouveau pan de la tragédie, j’ai nommé : la tragédie sociale.

 

Le roman s’ouvre sur la naissance contrariée de Boudicca. Son père, Antedios, roi et guerrier, livre bataille contre un peuple voisin et utilise une pierre sacrée pour invoquer Andrasté et faire en sorte que l’enfant survive. Son épouse, Andrasté (mais pas la même) (encore que, mais j’y arrive), meurt en donnant la vie à Boudicca. En naissant, la future souveraine porte donc deux héritages distincts : celui du sang divin, des traditions et des rites, que son apprentissage auprès d’un druide n’aura de cesse de consolider, et celui du sang royal, des devoirs et des non-dits qui restera pour elle un mystère jusqu’au bout. L’auteur livre un travail fascinant sur les tourments d’un personnage sans cesse contraint, condamné à n’être soi qu’à de très rares occasions. Sa Boudicca est fille de roi, mère, épouse, guerrière et reine, mais elle n’est que très peu Boudicca, et j’ai la conviction que ce thème peut trouver un écho en chacun de nous.

 

Contrairement à son précédent roman, où l’Artbon, une magie destructrice, était un élément fantastique tangible et incontestable, l’auteur me paraît ici choisir un mode d’expression différent. La magie cède la place à l’onirisme qui, par sa définition même, se confond avec la réalité. Ainsi, l’Andrasté divine est-elle autre chose qu’une mère et une épouse érigée en idole ? Le rêve étrange de Boudicca est-il autre chose qu’un rêve ? L’auteur laisse entendre que oui, mais je crois sincèrement que l’on peut penser le contraire. La magie est si diffuse qu’elle devient un hasard, et le hasard s’est toujours mêlé de l’Histoire. Le destin de Boudicca ne vient pas des astres qui la surplombent mais de la terre qui l’a vu naître et cela rend son destin plus tragique encore car seule sa vie explique sa mort.

 

Le déterminisme se poursuit d’ailleurs dans l’évocation des filles de Boudicca, qui suivront leur mère dans ses tourments et reproduiront un schéma que leur mère fait tout pour éviter. Jean-Laurent Del Socorro fait du destin une affaire intime, rendant son récit tout à la fois moins linéaire et plus puissant car porteur d’un sens qui résonne à notre époque.

 

                                            Absence : allégorie.

III – Une construction dans l’absence.

 

L’autre aspect fondamental de l’œuvre de l’auteur, c’est sa propension à parler de l’absence de repères. C’est ce qui m’avait touché dans son premier roman, et c’est probablement ce qu’il parvient à sublimer dans celui-ci.

 

Boudicca se construit dans une double absence de repères : ceux d’une famille, sur laquelle elle ne pourra jamais compter et ceux d’un monde dont elle ne veut pas comprendre les codes. Son père, bouleversé par la mort de son épouse qu’il impute à Boudicca, la traite avec distance et sans amour. Sa mère, qu’elle n’a jamais connue, lui parlera une fois pour lui donner un amour qu’elle ne saura pas recevoir. Son demi-frère, qu’elle imagine proche, causera chez elle une déchirure que le temps parviendra tout juste à recoudre. Ses filles, enfin, et malgré tous les efforts de leur mère pour ne pas les plonger dans le même désarroi, subiront un sort semblable.

 

Tous ces fragments de malheur, d’hésitation, de peur et de manque sont racontés avec une justesse inouïe. Il est très  difficile de ne pas manifester d’empathie devant des personnages si effrayés par leurs vies qu’ils en oublient l’amour qui pourrait les guérir. Boudicca, en ce sens, montre un amour démesuré pour son amante, et si celle-ci est muette, ce ne peut être un hasard. Boudicca trouve en sa compagne un miroir à son silence intérieur. Elle, qui peine à trouver les mots, trouve dans la chaleur des corps le seul réconfort à une vie de devoirs.

 

Mais l’absence de repères familiaux n’est pas la seule marque de cette problématique : l’absence de certitude se construit sur le même schéma. Un manque naît de ne pas savoir de quoi le lendemain sera fait. Enfant, Boudicca ne comprend pas les leçons de son maître, dont elle pense les enseignements superflus. Plus qu’une impossibilité à comprendre les choses qui l’entourent, Boudicca ne veut pas les comprendre. Car comprendre, c’est affronter, et malgré toute l’ire dont elle sait faire preuve, Boudicca n’est pas une guerrière. A ce titre,  l’auteur parvient parfaitement à décrire l’horreur des guerres et les nœuds dans les tripes que celles-ci peuvent provoquer mais aussi plus généralement les dégâts que causent les incompréhensions et les contraintes.

 

Durant le récit, Boudicca est régulièrement amenée à assumer des rôles qu’elle ne maîtrise pas, à commencer par celui de reine dans lequel elle n’est jamais en position de s’épanouir. J’écrivais plus haut que la morgue de l’héroïne n’enlevait rien à son charisme, mais il y a fort à parier que l’identification au personnage à travers ses errements participe d’une certaine forme de pardon.

 

Même sa vie martiale est faite de fuites et de batailles spontanées, de longues traversées à l’issue incertaine et de peurs viscérales de voir les siens tomber. L’auteur semble nouer l’acharnement du sort et la puissance de la volonté de Boudicca pour construire une légende qui échappe à sa principale intéressée.

 

Les ellipses, nombreuses, plongent le lecteur dans une apnée constante, faite de réappropriations du sujet et de questions adressées au roman qui prend un malin plaisir à y répondre chichement. Le lecteur participe de cette construction par absence grâce au style techniquement excellent de l’auteur.

 

So what ?

 

Boudicca est un court roman incisif et puissant. Le destin de la reine guerrière Boudicca y est évoqué à travers des prismes peu usités dans les sagas épiques : ceux de l’humanisme, du déterminisme social et personnel et de l’absence de repères.

 

Avec une plume toujours extrêmement touchante, Jean-Laurent Del Socorro créé une empathie identificatrice inextricable. J’ai été aussi ému qu’en lisant son précédent roman, et ce n’est pas rien (même si du coup ça n’est pas bien flagrant vu que je ne parle que de livres qui m’ont touché).

 

Boudicca est un ouvrage magnifique que je ne peux que recommander chaudement à ceux qui voudraient s’immerger dans la psyché d’une légende qui peine à être humaine.

 

Ses personnages construits de manière magistrale, son style riche et son onirisme latent offrent à ce roman un écrin splendide pour développer un destin peu banal et méconnu.

 

Au final, rien de ce que je pourrais écrire ne rendra hommage au moment de flottement qui a suivi ma lecture. Un moment de flottement où j’ai regardé le monde au dehors sans penser à rien pour ne pas couper le fil qui me reliait à ce roman. Un moment de flottement où je me suis dit que l’auteur avait un don pour trouver les mots exacts pour ceux qui n’en ont pas.

 

J’espère que Jean-Laurent Del Socorro écrira encore longtemps, car j’ai le sentiment intime que son écriture est précieuse.

 

J’espère aussi que cette chronique vous aura plu, qu’elle vous donnera envie de (re)lire ce roman et de découvrir l’univers sublime de l’auteur. Je suis, pour ma part, ravi de l’avoir lu (et d’avoir terminé cette chronique, mais c’est une autre histoire) et me tiens prêt pour le prochain dont je ne connais pas le thème mais que j’ai hâte de découvrir !

 

N’hésitez pas à commenter, à partager l’article et à nous suivre sur les réseaux sociaux, je suis pressé de vous faire découvrir de nouvelles lectures !

 

Draconiquement.

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