[Nouvelle] Sur les rails

Photographie par Quinn Kampschroer

 
Salut les dragonautes !
 
Ce soir, et en attendant les chroniques, je vous partage Sur les rails, la nouvelle que j’ai écrite à l’occasion des 24 heures de la nouvelle 2017 (24hdelanouvelle.org/).
 
J’espère qu’elle vous plaira et n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !
 

 
[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]
 

En un clignement d’œil, l’autre monde s’évapore.

 

Le métro quitte les rails aériens pour replonger sous terre dans une vibration continue, et les conversations éparses me rattrapent aussitôt. Les marmots chialent, les poivrots vomissent leur haine et leur tristesse (quand ils ne vomissent pas tout court). Home bad home, définitivement.

 

Cette fois encore, je n’ai pas pu enregistrer toutes les images. Ne restent que ce chiffre, 1004, imprimé à ma rétine, et la sensation diffuse d’avoir assisté à quelque chose de merveilleux.

 

Au premier arrêt qui suit ma nouvelle tentative, je m’extirpe avec difficulté du wagon et suis saisi d’un vertige, comme à chaque fois après avoir essayé de voir l’ailleurs. Les lumières violentes qui se reflètent sur le carrelage sale me font fermer les yeux. J’ai l’impression que des cure-dents situés à l’intérieur de mon crâne font pression pour traverser mes globes oculaires. Inutile de préciser que c’est douloureux.

 

J’avance un peu en titubant, les yeux clos, et perçoit du bout des doigts l’un des murs à l’hygiène douteuse qui délimitent le souterrain de la station. Dépassant mon dégoût, je m’y adosse en attendant que les céphalées s’effacent puis, quand je suis à peu près sûr que les cure-dents se sont lassés, je risque un triste regard sur le monde qui m’entoure. Partout, je vois les signes d’une civilisation qui s’effondre : fluides divers répandus à même le sol, poubelles dégorgeant d’emballages hérités de la junk food, regards hagards et lubriques en quantités égales. Pas de doute, j’ai retrouvé la vue.

 

J’emprunte l’escalier qui me ramène à la surface, et la chaleur du soleil de la fin d’après-midi me rappelle qu’il y a une vie hors des transports. Je me traîne chez moi sous les regards connivents des quelques occupants des bancs publics qui moquent, au choix, ma dégaine peu assurée, mon teint blafard ou mon style vestimentaire prompt à déclencher un AVC chez Cristina Cordula. Je n’aime pas l’été pour ça. En hiver, personne ne reste statique dehors, il faut se hâter pour éviter la neige, la pluie ou le froid. Mais en été, les gens flânent, profitent de leur temps pour poser un regard méprisant et imparfait sur le reste de leur environnement. L’été, c’est la saison des connards.

 

Heureusement, je quitte vite la rue pour retrouver le confort au moins mental de mon intérieur. La touffeur de ma chambre n’égratigne en rien le plaisir que j’éprouve à retrouver mes repères. Enfin puis-je abattre les masques et respirer un air que personne d’autre ne vicie.

 

Sur le bureau, îlot d’organisation préservé au milieu d’un capharnaüm cosmique, mon carnet m’attend. Dedans, je note, outre la date, tous les éléments que ma mémoire daigne conserver sur l’autre espace. Cette fois, j’ai vu la porte, toujours la même, et ces quatre chiffres, lumineux et invariables.

 

Comme chaque jour, je relis l’ensemble, dans l’espoir qu’une fulgurance me traverse et m’apporte son lot de réponses sur cet autre dehors dont j’ignore tout. Mais comme chaque jour, rien de transcendant. Le résumé du jour est le même que celui de la veille, lui-même identique à celui de l’avant-veille. Mes yeux refusent de voir, et mon cœur a beau s’ouvrir, se préparer et appréhender les instants bénis où je glisse entre les deux réalités, rien n’en ressort. La béatitude se dissipe plus rapidement encore qu’elle n’éclot.

 

Allongé sur mon lit, seule surface encore plane à même d’accueillir ma carcasse échouée, je laisse les rayons du soleil darder sur mon corps las. Je ne sais pas exactement depuis combien de temps la vie me pèse, mais le vide au creux de mon cœur n’a jamais été aussi fort malgré les efforts manifestes de la nature pour me soulager.

 

Il y a trois ans, je débutais un cursus en arts, convaincu que l’avenir flou qui se dessinait devant moi gagnerait en épaisseur et en nuances. Foutaises. Nous étions des centaines dans mon cas, à vouloir s’emparer d’une vie trop éphémère pour être jamais acquise. Nous étions des centaines de mômes paumés, plus conscients que les générations précédentes et par conséquent plus cyniques. Le futur avait le goût de la cendre, le présent, celui de l’alcool. De futur, aujourd’hui je n’ai plus, et le présent n’a plus de goût. Pourtant, je n’ai pas à me plaindre, paraît-il. J’égraine mes journées entre les amphis ronflants, le métro et la console quand des centaines de milliers d’individus souffrent de la faim et du froid. Quelle légitimité ais-je à souffrir, pas vrai ?

 

La première fois que j’ai remarqué la singularité sur le métro A, je cherchais des yeux un moyen de sortir de ma vie. J’ai peut-être été choisi à ce moment-là par quelque divinité miséricordieuse répondant à mon appel. A travers la vitre, qui révélait en temps normal la sinistre reconversion du passé industrieux de ma ville, j’ai contemplé l’espace d’une seconde quelque chose de l’échelle de l’infini. J’ai sursauté et jeté des regards fous autour de moi lorsque l’expérience s’est arrêtée, captant l’attention de quelques autres occupants du métro manifestement habitués à de tels comportements erratiques. A leur décharge, l’indigence du centre urbain n’était rien en comparaison de la misère intellectuelle qui y gagnait chaque jour du terrain.

 

J’avais dépassé la violente migraine qui s’était ensuivi et retenté l’expérience, deux, trois, quatre fois. Les hauts-le-cœur qui avaient accompagné cette quatrième tentative avaient coupé court à ma journée, mais je savais, au fond de moi, que mon destin était désormais sur des rails. Ceux du métro A.

 

Je n’ai jamais demandé à personne s’il était capable de percevoir, comme moi, les myriades de couleurs et la beauté du lieu. Je crois, je l’avoue, qu’il y a une part d’orgueil et de fierté dans ce choix, comme si cette parenthèse enchantée ne pouvait appartenir qu’à moi, comme si elle ne pouvait faire écho qu’à mon propre désenchantement. Honnêtement, je pense malgré tout que je suis seul à le voir ou que nous sommes trop peu nombreux pour que je puisse un jour rencontrer un de mes semblables. Par chance, ces brèves escapades sont un plaisir solitaire que je n’aurai pas à partager.

 

Un regard pour l’heure et mes pensées se fondent en un magma confus. La nuit est tombée plus tôt que je ne l’aurais imaginé. Je n’ai pas bougé de mon lit et il m’est trop difficile de bouger pour me préparer à manger. Tant pis, je m’endors sur les draps, l’esprit rempli de conjectures vaines et de visions rêvées. Des paradis artificiels pour une vie qui l’est tout autant. Peut-être que c’est ce que je mérite.

 

Le matin qui suit, une idée folle prend la place de mon désarroi. Je tiens un nouveau moyen d’accéder à cette réalité. Ou, pour être plus précis, je suis enfin décidé à essayer.

 

J’avais déjà essayé de gagner à pied l’endroit où la singularité se révélait à mes yeux. A la faveur de la nuit, une fois, j’avais risqué l’ascension du pylône de roche qui soutenait la partie aérienne du métro. J’avais arpenté avec une excitation mêlée de peur les vertèbres métalliques qui striaient les graviers. Et je n’avais rien vu. Seule la vitesse révélait le secret du métro A, et ma seule chance résidait, j’en avais la conviction depuis quelques temps déjà, dans un saut.

 

La métaphore me saisit : un saut de foi pour accéder à une certaine forme de bonheur. Kierkegaard n’aurait pas dit mieux. Un saut de foi aux conséquences terribles en cas d’échec, mais je n’ai pas peur. La mort, ça ne peut pas être si différent du néant de ma vie. Quelque part, une partie de moi complète : de toute façon je serai bientôt fixé. Empli d’une résolution nouvelle, je fixe l’heure et la date de ma – peut-être dernière – tentative avant de filer en cours.

 

L’univers parallèle, ou quoi que cette chose soit, n’apparaît que sur le trajet retour. Dans une certaine mesure, cela ne fait que renforcer ma conviction profonde que rien de bon ne peut advenir dans ma vie d’étudiant. Cela étant, cette journée est ma dernière, et, sans que je me l’explique trop, cela l’éclaire sous un jour différent. « Cueille le jour », peut-être que c’est ça au fond ? Un peu trop tard pour m’en rendre compte, mais bon à savoir pour une prochaine vie.

 

Quand je retrouve ma pleine conscience, je suis en train d’écouter un enseignant débonnaire recracher une pastille mille fois sucée. Mon esprit est ailleurs depuis le début. Il est déjà là-bas, où mon corps ne tardera pas à le rejoindre. Oublié le carpe diem, cette journée est plus pesante que toutes celles qui l’ont précédées. J’ai décliné plus tôt la proposition de ma petite amie de passer la soirée chez elle. Sitôt le cours achevé, je me hâte vers le métro. L’attente insupportable qui me tient lieu de vie prend fin ce soir, d’une manière ou d’une autre. C’est effrayant, plus en tout cas que ce que je croyais jusque là.

 

Par un hasard qui ne peut pas en être un, un léger retard encombre les lignes. Je laisse passer un premier transport bondé pour entrer quelques secondes à peine après dans le second où je me trouve seul occupant d’un wagon à l’odeur musquée. Moins de trois stations avant impact, si j’ose dire. Le ronronnement régulier de la machinerie n’apaise pas ma tension. Je n’ai qu’un essai et l’envie de réussir. J’ai la trouille, mais je crois que j’ai encore plus peur de me dégonfler.

 

Par quel miraculeux glissement me trouvé-je à mettre en gage ma vie ? Suis-je si mort dedans que le sort de mon enveloppe ne m’alerte pas plus ?

 

Première station. Les portes du passé s’ouvrent sur trois collégiens aux yeux brillants en train de débattre du dernier opus d’une franchise vidéoludique en bout de course. Je les envie. Ça fait trop longtemps que je n’ai plus ces questions. Trop longtemps que ma vie n’est que le supplice du tonneau percé. Ces gosses, c’est moi, avant que la réalité ne les frappe ou qu’ils ne s’en préservent pour toujours. Beaucoup de mes amis ont fait ce choix. Ils se sont enfermé dans une bulle de confort, niant avec fermeté toutes les horreurs qui pourraient les en faire sortir. Heureux les simples d’esprit, honnis ceux qui n’en ont que l’enveloppe.

 

Le métro reprend sa course. Deuxième station. Les portes s’ouvrent sur ma petite amie. Pas de doute, je suis dans un conte de Dickens. Alors que les collégiens sortent, elle s’inquiète de m’avoir vu aussi distant. Elle dit qu’elle a peur que je ne l’aime plus. Quel gâchis. Je ne m’aime déjà pas, je n’ai jamais eu la place pour quelqu’un d’autre. Je bredouille quelque chose, ma langue se refusant à transcrire avec fidélité l’élan nihiliste qui m’habite. J’entends la sirène annonçant la fermeture des portes et j’agis hors conscience. Je la repousse et l’expulse de l’habitacle sans ménagement. Son air interloqué alors que les portes se referment hante mes yeux quelques secondes puis je me concentre sur la tâche à accomplir, la seule chose qui compte.

 

Le métro entame son ascension et en quelques secondes, les lumières artificielles des tunnels font place à la vraie luminosité ambiante d’une journée d’été. C’est la première fois que je réalise que la singularité naît de l’instant peu avant que le métro ne plonge dans une nouvelle obscurité. Tout cela est très métaphorique, encore, ou alors je suis trop sensible à ces choses-là.

 

Je sais que si j’active le bouton d’ouverture manuelle des portes, le métro va freiner, alors je ne peux pas le faire trop tôt. Les secondes me semblent intenables. L’absence de foule autour de moi ne m’aide pas à me calmer, mais je sais qu’elle sera un atout dans mon entreprise insensée. Je distingue du coin de l’œil l’ancienne manufacture textile aux briques rouges et je sais que c’est le moment. Mû par un certain automatisme, j’actionne le piston qui commande aux portes et j’entends le bruit des freins qui crissent contre les rails et le gravier. Les portes s’ouvrent avec difficulté. Quelques secondes à peine avant…

 

Je saute.

 

On sous-estime trop la puissance de l’imagination et de l’esprit. Avant que mon corps ne s’écrase sur le béton de la rue en contrebas, j’ai le temps de regretter, d’imaginer une vie meilleure, une maison, un chien, une femme. Peut-être pas dans cet ordre-là. J’ai le temps de filer le parallèle avec le conte de Dickens. Le fantôme du futur, c’est moi finalement. Dans quelques millièmes de seconde en tout cas. Je ferme les yeux et j’attends la douleur intense qui marque ma mort.

 

Et pourtant.

 

Pourtant je suis envahi par une certaine félicité. Mon corps me semble plus léger. Je me sens incroyablement vivant. Est-ce d’être passé si près de la mort ou est-ce l’effet de ce lieu ?

 

Car oui, j’y suis, enfin. Des chiffres de feu occupent une partie non négligeable de ma vision, le reste se partageant entre une porte aux proportions cyclopéennes et des couleurs chatoyantes envahissant l’espace mais ne se fixant sur aucun solide. Tout paraît si normal. Je n’avance pas, je reste interdit devant une telle majesté. L’étudiant en arts est inspiré pour cinq siècles.

 

Lorsque mes yeux sont repus, j’avance vers la porte, vestige de ma civilisation. Premier constat, je crois que la porte vient à moi plus que je n’y dirige. C’est alors que je remarque, deuxième constat, que tout mon corps semble différent, pas seulement léger mais aussi libéré d’une part non négligeable des lois physiques. Mon regard embrasse tout le décor à la fois, mes jambes parcourent un espace infini en un temps qui n’en est pas un. C’est agréable mais ma part terrienne m’alerte.

 

Devant la porte, troisième constat, celle-ci n’en est pas une. Ou plutôt, elle en est mille. Ou plus. Ou vraiment plus. Des portes à perte de vue – et c’est un être omniscient qui le dit – occupent mon esprit, qui s’accoutume tout juste à une nouvelle vitesse de traitement des informations.

 

A l’intérieur de moi, le creux de ma vie a été remplacé par quelque chose d’autre. Une soif de connaissance et de savoir pour des siècles et des siècles, amen. J’en plaisante, mais le parallèle avec le ciel est aisé. De l’âge d’or de l’Éden aux descriptions apocalyptiques de Saint-Jean, cet endroit relève d’un tel absolu. Une part de moi sait que je suis mort, et que ce que je vois est le résultat d’une forme de projection, mais l’autre part croit dur comme fer à la véracité de mes perceptions.

 

Un grondement me saisit les… tripes ? En tout cas, mon intérieur vibre sous les assauts conjugués de trois voix aux timbres méconnaissables. La première m’appelle par mon prénom et me propose de jouer à un jeu. La seconde, plus timorée, suggère que je fasse le plus grand cas de cette suggestion. La troisième, enfin, claire et enjouée, m’explique les règles.

 

Choisis une voie, me disent les voix, celle du jugement ou celle du meilleur des mondes. Celle du risque ou celle de la stabilité. Elles complètent : le jugement mène à la damnation ou à la sublimation. Le meilleur des mondes, lui, eh bien elles ne complètent pas. Ce doit être le meilleur des mondes. Mes ressentis ne me permettent pas de comprendre pourquoi je dois choisir, mais je sais que je dois choisir.

 

Quel que soit l’endroit où je me trouve, il n’est qu’un passage vers autre chose. Autre chose de meilleur ? Difficile à dire. En tout cas, difficile si je choisis le jugement. Je ne vois pas quel mal il peut y avoir à choisir le meilleur des mondes ? Quel est le risque après tout ?

 

Mon esprit nouvellement supérieur se porte vers ce choix et les voix n’attendent pas que je le formule à voix haute – le puis-je seulement ? – pour ouvrir l’une des innombrables portes dans laquelle je m’engouffre sans pouvoir résister à son appel.

 

En un clignement d’œil, l’autre monde s’évapore.

 

Le métro quitte les rails aériens pour replonger sous terre dans une vibration continue, et les conversations éparses me rattrapent aussitôt. Les marmots chialent, les poivrots vomissent leur haine et leur tristesse (quand ils ne vomissent pas tout court). Home bad home, définitivement.

 

Cette fois encore, je n’ai pas pu enregistrer toutes les images. Ne restent que ce chiffre, 1005, imprimé à ma rétine, et la sensation diffuse d’avoir assisté à quelque chose de merveilleux.

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