What about… La Croisade des Carpates ?

Illustration de couverture par Mathieu Coudray

Ceci, amis lecteurs, est l’aboutissement d’un projet en formation depuis que le dragon nous a visité : parler des œuvres rencontrées.

J’ai bel et bien rencontré la Croisade des Carpates par l’intermédiaire de l’une de ses auteures, Vanessa Calico. « Rencontrer Vlad Drakul était votre destin » a-t-elle d’ailleurs inscrit en dédicace de cet ouvrage.

Car à force de rencontres avec les auteures, c’est à Angoulême que j’ai franchi le pas, dépassant l’appréhension toute machiste de découvrir un roman piètrement romantique revisitant une énième fois le fantasme inhérent au syndrome de Stockholm.

Il faut dire que j’avais affronté le regard effrayé d’Eva s ‘étalant en couverture à de multiples occasions en de non moins multiples lieux : du Nord au Sud en passant par l’Est, comme une métaphore involontaire des voyages de l’héroïne que je découvrirai bientôt. Et il faut bien admettre que cette histoire de romance entre une doctorante de notre siècle et un ténébreux comte slave affolait mon Twilight-o-mètre à plein tube (vous savez, cette machine qui bipe lorsqu’on est confronté à un livre surfant sur la mode, en vérité déjà dépassée, des vampires).

Honni sois-je pour avoir douté des qualités de ce premier roman : je hurle mon dépit face à l’émergence d’une bit-lit de masse qui jette l’ombre du discrédit sur des œuvres comme celle-ci. Dieu (et il en sera question) que je regrette d’avoir pensé « Et allez, encore un bouquin sur les vampires… » tant cette affirmation me paraît risible (et très largement erronée) en cette heure.

Bref, j’ai déconné et il me paraît opportun de rectifier cela.

I – Croisade des Carpates et croisades carpates.

Précision méthodologique tout d’abord : il est important, lecteurs, que je vous dise qu’à travers ces lignes, des spoilers se cachent. Suffisamment peu, je l’espère, pour que le mystère reste entier sur le destin d’Eva à travers les siècles, mais somme toute trop pour que les thèmes abordés se dérobent à vos yeux.

Toujours là ? Parfait, ça m’ennuierait de vous perdre au bout de trente lignes.

Plongeons donc dans l’histoire d’Eva, une doctorante bien en chair dont la vie semble tout droit sortie du pire de ce qu’NRJ12 peut produire, et qui se retrouve embarquée, contre son gré, dans un voyage spatio-corpo-temporel la menant droit dans un autre corps (d’où corpo), dans les Carpates (d’où spatio) du XVème siècle (bref, temporel), à la rencontre, comme indiqué plus haut, du voïvode Vlad III que la postérité retiendra comme « l’Empaleur » et dont la légende irrigue encore notre mythe moderne du vampire. Ensemble (ou pas d’ailleurs), ils devront affronter les symptômes de l’Apocalypse, qui semble faire rage à travers le temps et l’espace.

Autant le dire tout de suite, et assez paradoxalement, peu de place est laissée au mythe et à la légende dans ce roman, et force est de constater que celui-ci est particulièrement référencé. La reconstitution des lieux, des caractères, et d’une manière générale le soin apporté à la cohérence historique des situations laissent rêveurs et suffisent à faire taire toute condescendance narquoise qui pourrait poindre à l’évocation d’une romance guillerette entre un sombre comte et une juvénile midinette sur fond de post-apo (enfin de pré-apo du coup je suppose…).

C’est donc dans le vaste décor du territoire de l’empire ottoman, décrit avec une minutie qui force l’admiration, que les multiples personnages qui parcourent les pages de ce roman vont vivre leurs aventures. Et disons-le clairement, au regard du destin de certains d’entre eux, ce sont des aventures dont ils se passeraient bien.

Pratiquant un style proche du « point of view », les auteures parviennent, par le jeu des allées et venues d’un personnage à l’autre, à tisser un univers riche, peuplé d’une foule de personnages secondaires traités avec intelligence, sans volonté archétypale et sans que le lecteur soit jamais conduit à penser qu’ils n’ont vocation qu’à faire avancer la « quête » des personnages centraux.

Ce réseau de visions distinctes, liées par un style narratif commun, amène tout autant d’ambiances tantôt charmantes, tantôt effrayantes, qui font avancer le récit de manière bien plus profonde que si la ligne directrice avait été linéaire, en faisant ressortir la grandeur et la bassesse de chacun des personnages, tous profondément humains (en tout cas au départ).

C’est l’une des véritables réussites de ce récit : décliner un scénario ambitieux en une multitude de croisades individuelles, autant d’îlots regorgeant de richesses scénaristiques mais formant un unique archipel. Si la structure trilogique est à l’image de ce que ce seul roman parvient à faire, je gage que l’univers se trouvera particulièrement etoffé et crédible à l’aune des ultimes pages.

II – De la science-fiction à l’ésoterisme, bribes d’Apocalypse.

L’autre force de cet ouvrage, c’est le prisme de thématiques et d’angles d’approche retenus : outre la romance, très rapidement expédiée à mon plus grand bonheur mais sur laquelle je reviendrais, l’historique, le burlesque, l’horrifique et la science-fiction se succèdent au fil des pages sans que l’un prenne véritablement l’ascendant sur les autres.

La romance tout d’abord, et bien qu’elle prenne parfois des allures de passage obligé en ce qu’elle apparaît pour l’instant comme un prétexte, est construite proprement autour de rencontres jalonnant les différentes étapes du périple des protagonistes. En abyme de la progression du récit, les sentiments des personnages évoluent et gagnent en intensité. Propre je disais.

L’historique, lui, est essaimé tout au long du parcours des hérauts (vous le sentez le jeu de mots, vous le sentez ?). S’il ne vise pas l’exhaustivité des informations sur la période (quel roman le pourrait ?), il apporte suffisamment d’éléments intéressants pour susciter la curiosité et l’envie d’effectuer des recherches : statut des voïvodes par rapport à l’Empire Ottoman, relations inter-confessionnelles dans un siècle parfois qualifié d’obscur etc. En somme, autant d’éléments qui contribuent à mettre en lumière des personnages finement ciselés pour l’occasion.

Le burlesque s’incarne à deux niveaux : un premier niveau explicite et un second plus implicite. Les rares blagues font plutôt mouche et à aucun moment ne paraissent imposées ou superflues mais plus drôle encore, ce sont les commentaires et le traitement des situations par les personnages qui tirent fréquemment des sourires (le côté retors de Vlad, le cynisme affiché d’Eva, la poltronnerie de… oui, non, gardons ça pour quand vous le lirez).

Quant à la science-fiction, eh bien j’avoue avoir été particulièrement surpris. Je vous arrête tout de suite, je ne fais pas ici référence au bond dans le temps, qui, pour le coup, tient plus du fantastique, mais bien de la poussée dystopique forte qui occupe le premier tiers du récit. Brillante idée dont je ne voudrais pas ternir l’intérêt en en révélant les tenants et aboutissants. Sachez toutefois qu’au sein de toutes les créatures de l’Enfer décrites dans cette oeuvre, l’homme du XXIème siècle, lorsqu’il est confronté à une crise qui le dépasse parvient aisément à se faire une petite place.

Diversité de thèmes donc, mais une seule trame de fond, toutefois : l’ésoterisme.

Alors oui, bien entendu il ne s’agit pas d’un traité de théologie, mais à l’image du reste du roman, les bases documentaires sont extrêmement solides et intéressantes.

Aparté pour dire que lorsqu’un roman me fait creuser les sources, interroger les bases de données, bref me rend curieux, c’est la marque, à mon sens, d’une véritable réussite littéraire.

Pour y revenir, la dimension mystique du roman est un atout certain dans le plaisir que prend le lecteur à résoudre les énigmes qu’offre cet univers. Elle permet tout à la fois des scènes danbrownesques, des digressions intéressantes et des scènes épiques qui ne sont, curieusement, pas sans rappeler Indiana Jones et le Temple Maudit.

Véritable enjeu de ce livre, fondement des relations entre les protagonistes, l’Apocalypse se décline à merveilles à qui sait le supporter.

III – Le syndrôme de la mouche qu’on piétine.

Car oui, dans ce tableau idylliquement dressé se cache un insidieux serpent : le spectre d’une violence sourde, un choix de mots prompt à retourner les coeurs les plus braves.

Je n’ai rien contre les histoires dures, qui malmènent voire tuent des personnages sans prendre de gants, mais j’exècre la violence quand elle me paraît gratuite. Fort heureusement, la violence étant, le plus souvent dans les oeuvres, graphique, il est rare que des romans se hissent au sommet de la pyramide des horreurs.

Pourtant, à bien y relire, certains passages de la Croisade des Carpates supporteraient une écriture allégée. Certaines scènes, dont une scène de transformation qui m’avait d’ailleurs été décrite à l’époque comme l’une des plus terribles jamais écrites, sans doute à raison, sont à même de provoquer de sérieuses nausées. Et je dis ça sans y être sujet le moins du monde.

En plus, vous arrêterez d’aimer les mouches (enfin pas que j’aimais spécialement les mouches auparavant, m’enfin…).

Je sais ce que vous vous dites : « Oui, bon, c’est juste histoire de dire un truc négatif… », et il faut reconnaître qu’il y a un peu de ça, mais…

Mais mon critère pour déterminer un point faible dans un ouvrage est simplissime : s’il n’y était pas/n’était pas réalisé, préférerais-je le livre ? Ici, la réponse est oui, et cela suffit sans doute à ce que j’en parle.

Sans compter que, du fait des a priori qui pourraient naître de la présence d’une romance et, disons-le, d’une couverture pas nécessairement révélatrice des pages qui la suivent, ce livre pourrait tout à fait arriver dans des mains qui n’y seraient pas préparées. C’est-à-dire, à mon sens, trop pour passer outre.

Je suis également particulièrement sensible à deux oppositions primaires : l’authentique et l’artificiel ; le subtil et le grossier.

Des scènes confinant au gore le plus primaire peuvent être subtiles et authentiques, mais cela me semble rare. Je m’explique : le gore et le grand-guignol sont des genres qui ne souffrent pas de demi-mesure. Allez expliquer au réalisateur d’un quelconque slasher qu’il devrait accepter d’interrompre les scènes de violence pour apporter humanité et profondeur au personnage en le faisant, par exemple, douter de ses actes. Vous vous heurterez à un mur, celui de l’inadéquation entre le ton et la finalité.

Lorsque vous décrivez des os qui se brisent, des peaux qui se distendent et des rejets acides, vous perdez quasi nécessairement la subtilité d’une scène, au profit d’une forme de divertissement dont l’intérêt m’échappe mais qui a le mérite d’exister. Mais si vous en faites trop, si vous continuez à insister et à pointer du doigt les immondices au sol, vous perdez également le naturel et c’est dommage. Un peu comme si vous vouliez montrer que vous pouviez dépasser les clichés du roman courtois en rédigeant un roman pornographique rempli de dessins de sexe gribouillés dans les coins.

C’est le seul reproche véritable que j’adresserai au roman : un acharnement parfois malsain à représenter l’horreur dans ce qu’il a de plus concret, en opposition totale avec, par exemple, la plume de Lovecraft ou celle de Maupassant.

Toutefois, pour filer la métaphore initiée au début de cette digression, la peinture que constitue ce récit présente, grâce à cette petite touche sombre, toutes les qualités d’un clair-obscur de grand maître.

So what ?

Si vous êtes arrivés jusque là, je ne pense pas que les lignes à suivre représenteront une grande surprise…

Amateurs d’oeuvres polymorphes, référencées et prometteuses, lisez la Croisade des Carpates !

Vous y trouverez beaucoup de choses surprenantes, terrifiantes et drôles mais toujours originales. Le CV d’auteures, qui démontrent par là leur maîtrise de styles divers et leur envie de faire progresser leur univers.

Une excellente surprise et une rencontre très agréable pour qui parcourt les salons littéraires.

Choisir un premier sujet de chronique n’est jamais facile quand on ambitionne de traiter d’une passion toute entière. Faut-il privilégier la chronologie, et parler de la dernière œuvre lue ? Faut-il à l’inverse évoquer les œuvres qui ont forgé nos goûts en tant que lecteur, auditeur ou autres choses en -eur ? Et même en choisissant l’une de ces options, par quel bout le prendre ? Comment approcher du bout de la plume ce que l’on ressent en approchant une œuvre ?

Au crépuscule de cette critique, je vous invite à partager cet article et laisser des commentaires car derrière ces errements, se cache en réalité la question : cette formule vous convient-t-elle ?

A très vite !

 

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2 commentaires sur “What about… La Croisade des Carpates ?

  1. Je viens de découvrir ton blog. Tu as une écriture de qualité, une grande créativité dans ta rédaction, je m’abonne tout de suite.

    J’ai lu « La Croisade des Carpates » et je l’avais même chroniqué. J’avais beaucoup aimé, ça sort vraiment de ce qu’on a l’habitude de lire. Vlad Drakhul est une classe, un charisme… Punaise t’as l’impression qu’il va sortir des pages pour en imposer à tout le monde ! 🙂

    Depuis lors, je me suis promis que le tome 2 serait dans mes must reads de 2017, je dois relire le premier tome pour me rafraîchir un peu la mémoire.

    Plein de belles lectures à toi !

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