What about… Le Carnaval aux corbeaux ?

Couverture par Loïc Canavaggia

Anthelme Hauchecorne…

 

Voilà bien un auteur dont je recommande régulièrement la lecture tant ses écrits me font toujours forte impression. Son style poétique et macabre, souvent hors du temps, en fait un très digne héritier de Poe et le place aisément dans mon top 3 des auteurs français contemporains de l’imaginaire.

 

Alors forcément, en bon groupie, je suis attentif à ses sorties, me ruant sur chaque parution comme un chaton devant un laser, une paille, un truc à frou-frou… enfin n’importe quoi qui bouge en fait, vous avez l’idée.

 

Cet été, j’ai donc soigneusement savouré le Carnaval aux corbeaux, comme on se délecte d’une sucrerie en sachant qu’il faudrait attendre plusieurs mois avant d’en avoir une nouvelle.

 

Cette sucrerie, j’en avais été bêta-goûteur de nombreux mois avant sa sortie en librairies, et très franchement le résultat final est bien différent des souvenirs que j’en avais encore. Moins de praline, plus de citrouille et un arrière-goût douceâtre non-identifiable. Un changement presque complet et plus de surprises qu’escompté.

 

Mais délaissons la bonbonnière et intéressons-nous au roman.

 

I – Ils sont les gens d’automne.

 

Ludwig Poe (oui bon bah quoi ? C’est son nom, c’est pas non plus complètement impossible hein…) et Gabriel Grimm (ouais, par contre je vais pas pouvoir tout défendre à chaque fois…) sont amis pour la vie (ça se dit encore ça ?).

 

Lorsque le père du premier, disparu depuis fort longtemps, donne signe de vie, c’est par une lettre sibylline contenant des instructions qui, dès leur exécution par son rejeton, mettront bientôt en péril la sérénité de la ville tranquille, quoiqu’un peu étrange, de Rabenheim.

 

Très vite, ce sont en effet d’étranges forains qui prennent possession des lieux, entraînant dans leur folie méphitique une population à laquelle se rappellent bien vite d’anciennes histoires de coin de feu.

 

En tâchant de démêler les mystères qui entourent leurs familles, nos deux comparses découvriront que, définitivement, l’automne est une morte saison.

 

Mouais… Vous êtes pas très avancés, hein ? L’envie est forte de vous en dire bien plus, mais cela trahirait sans doute des mystères dont vous profiterez plus s’ils demeurent voilés.

 

Que puis-je vous dire sans risque alors ?

 

Eh bien essentiellement la chose suivante : la richesse du Carnaval des corbeaux repose dans sa galerie de personnages, tantôt inquiétants, tantôt fantasques, souvent les deux, mais qui tous dépassent, à mon sens, la simple caricature qu’ils auraient pu revêtir.

 

Chaque personnage est confectionné avec minutie, et si leur nombre, j’y reviendrai, peut sembler nuire au rythme du roman, il me semble plutôt qu’il constitue la plus grande force de l’auteur sur cet ouvrage : donner le sentiment d’un univers clos mais en mouvement.

 

On se surprend d’ailleurs régulièrement à préférer aux protagonistes les seconds couteaux, ce qui, loin d’être désagréable, est parfois un peu étrange.

 

Les gens d’automne, à commencer par le très bariolé Alberich, ne sont pas sans rappeler les étranges occupants de la maison de Coraline dans le roman de Gaiman (l’inspiration néo-gothique permettant d’ailleurs un rapprochement, volontaire ou non), à la différence qu’ici, ces personnages vivent et interagissent entre eux, même sans l’action de nos héros.

 

Belle réussite, assurément.

 

II – La vie c’est comme une boîte de chocolats à la citrouille.

 

Néanmoins, de bons personnages ne sauraient suffire, et Anthelme Hauchecorne le sait.

 

L’ambiance, les mystères et les péripéties ne peuvent ainsi pas être négligés.

 

C’est pourquoi, maîtrisant l’art de créer des univers cohérents et riches, l’auteur signe ici un roman s’appuyant sur la culture de la Schwarzwald, la Forêt-Noire aux mille légendes. Ce choix contribue à n’en point douter à la mise en place d’une ambiance tout à la fois pesante et nostalgique, qui sert à merveille le récit qu’il nous propose.

 

Plus encore, la séclusion de la ville de Rabenheim, avec ses clans, ses mythes fondateurs et son esthétique toute alsacienne, constitue le terreau parfait pour les nombreux mystères auxquels font face les personnages.

 

Les jeunes Grimm et Poe n’agissent cependant, à mon sens, qu’en catalyseurs d’une réaction amorcée bien avant leur naissance, ce qui interroge à ce titre la notion de « héros », le terme « spectateur » pouvant être tout aussi approprié.

 

Deux critiques sont ainsi rendues possibles : l’une finalement peu pertinente et l’autre malheureusement plus importante.

 

La première critique concerne l’aspect touffu du récit, dû à la fois au nombre de personnages et au nombre de mystères à résoudre. Je ne souscris, pour ma part, pas nécessairement à ce jugement, en ce que, comme dit plus haut, un véritable univers naît entre les lignes de ce roman, riche et original.

 

Toutefois, la seconde critique, que je partage, concerne les personnages principaux qui, justement, ne le sont pas. Cela confère au récit un aspect très artificiel dans sa construction, les réactions de nos héros n’étant pas toujours de réelles conséquences de leur caractère et leur psychologie. Les événements font sens, assurément, mais pas grâce à eux, un peu comme si, dans un film, la caméra jouait un rôle et se mettait à parler sans que cela soit vraiment une nécessité.

 

La multitude d’intrigues croisées, et le simple fait de suivre deux personnages dans leurs destins en grande partie distincts sur lequel ils ne semblent pas avoir de prise, m’a semblé nuire à la construction lente à laquelle se prêterait particulièrement bien cet univers.

 

III – Les symptômes d’une addiction.

 

Mais au final, qu’est-ce que je reproche vraiment au Carnaval des corbeaux ?

 

En procédant à une rapide introspection, je m’aperçois que mon principal reproche est qu’il ne soit pas un chef d’oeuvre.

 

Pourtant, c’est un roman excellent, truffé de qualités et dont les défauts sont trop insignifiants pour justifier des critiques acerbes.

 

C’est le fardeau des auteurs brillants : les attentes qu’on a pour eux excèdent celles que l’on aurait pour n’importe qui d’autre.

 

L’auteur a démontré à de nombreuses reprises qu’il pouvait créer des héros plus clinquants, nouer des mystères plus subtils et dérouler des univers plus originaux encore.

 

J’ai trouvé dans cette œuvre un classicisme et une neutralité qui m’ont partiellement déplu.

 

J’aurais voulu trouver dans le roman d’Anthelme Hauchecorne plus que des références évidentes aux successions d’âge d’or gothique, et retrouver cette faim insatiable pour ses mots qui ne m’avait jamais quitté auparavant.

 

J’attendais un roman hors du temps, et ce sont des pages du siècle qui se sont tournées entre mes doigts. Pages particulièrement soignées, auxquelles les illustrations intérieures de Loïc Canavaggia (qui signe également la couverture) et Pascal Quidault notamment apportent un vent graphique.

 

Et puis, plus honteusement, je crois aussi que mon envie de retrouver d’autres univers de l’auteur m’a fait regarder avec circonspection cette douceur que j’ai par conséquent trouvé un peu fade.

 

Jugement partiellement irrationnel qu’aurait pu renverser une œuvre plus sensible et moins épique, retrouvant alors une richesse de ton un peu estompée.

 

So what ?

 

Depuis le départ, cette critique est biaisée.

 

Biaisée par mon attachement à l’auteur et à sa plume, biaisée par mes attentes particulièrement hautes et surtout biaisée par le fait qu’il s’agisse d’un premier tome.

 

En effet, pour l’anecdote, il me faut vous dire que je n’ai découvert qu’il s’agissait d’un premier volet qu’au moment de rédiger cette critique, et cela m’a peut-être rendu plus dur que je ne l’aurais été si j’avais lu le Carnaval aux corbeaux en ayant à l’esprit une certaine pérennité de l’univers.

 

Alors n’hésitez pas et ne prêtez pas plus d’attention à mes déceptions de fan exigeant. Anthelme Hauchecorne est un auteur extrêmement talentueux et s’il est une certitude qui ne me quitte pas, c’est qu’il dispose de toutes les qualités d’un romancier qui traversera les siècles. S’il ne s’agit pas, à mon sens, du meilleur point d’entrée dans la bibliographie de l’auteur, le Carnaval aux corbeaux est un bon roman, aux qualités stylistiques et atmosphériques indéniables et qui saura vous tenir en haleine en cet automne.

 

Une sucrerie suintante, débordant de malice et d’encre rouge en somme.

 

A la semaine prochaine chers lecteurs, j’espère que cette critique vous aura plu, et n’hésitez pas à nous suivre sur Facebook et Twitter pour être au courant de notre actualité et de nos projets !

 

Draconiquement.

 

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