Plumorama : Sara Doke

 

Salut les dragonautes !

 

Aujourd’hui, nous recevons dans nos colonnes Sara Doke qui nous a fait part de sa vision inquiétante du monde du livre mais aussi de son travail et ses méthodes. Merci à elle et à très vite !

 


 

What about a dragon ?

 

Bonjour Sara Doke !

 

Vous êtes l’autrice du fix-up Techno faérie aux Moutons électriques, dont les pointes oniriques et poétiques complètent merveilleusement des récits prenants. Vous êtes également traductrice, critique, présidente du prix Julia Verlanger. Enfin, vous êtes copourfendeuse de Relire (ce qui n’est pas rien).

 

Merci donc d’avoir accepté de répondre à nos questions dans le cadre de ce panorama des plumes de l’imaginaire !

 

Première question, je sais qu’elle est fréquemment posée en salon : est-ce que vous vivez de votre plume ?

 

Sara Doke

 

On pourrait dire que je vis (mal) de ma plume, mais c’est la traductrice qui fait vivre l’autrice. Et qui la fait survivre plutôt que vivre. Les charges fixes de la vie quotidienne et les charges sociales allant avec le statut d’indépendant font que, une fois payé les factures, il ne me reste que (à peine) de quoi manger ; les créateurs doivent vivre, manger, payer l’électricité, le téléphone, l’eau, comme tout le monde. Je cherche d’ailleurs, en ce moment, le moyen d’augmenter mes revenus tout en ayant le temps de travailler sur ce qui m’importe le plus (la traduction et l’écriture). Mais, je ne me plains pas pour autant, je fais partie des traducteurs les mieux payés.

 

WAAD

 

Est-ce que vous avez l’impression que c’est devenu plus dur ces dernières années ? Pour quelles raisons selon vous ?

 

Sara Doke

 

Oui, cela devient de plus en plus difficile. Le coût de la vie augmente, les charges aussi, alors même que la santé baisse. En outre, il devient de plus en plus ardu de trouver de nouveaux partenaires pour travailler (éditeurs cherchant traducteurs, éditeurs payant décemment leurs auteurs) tandis que le nombre d’auteurs, de livres, de traducteurs augmente.

 

Les raisons sont multiples : l’augmentation des charges pour les indépendants, l’augmentation des assurances santé ou retraite, les nouveaux prélèvements obligatoires, la baisse (ou l’absence de plus en plus courante) des à valoir, des pourcentages que les auteurs obtiennent sur les ventes. Mais aussi une véritable crise dans le milieu du livre : de plus en plus de livres, de plus en plus d’auteurs, de plus en plus d’éditeurs et de moins en moins de vente. Il y a vingt ou trente ans, un livre pouvait se vendre à 5000 exemplaires, aujourd’hui, quand on atteint le millier, on est content. Et cela ne touche pas seulement les auteurs de l’imaginaire, paradoxalement, alors qu’elle est mieux considérée, la littérature générale se vend encore moins bien.

 

Dans le milieu de l’imaginaire, on a vu la disparition des maisons d’éditions les plus populaires (comme le Fleuve Noir), et de nombreuses revues, qui étaient un tremplin pour les jeunes auteurs. Aujourd’hui, les auteurs débutants se tournent vers les micro-éditeurs qui, s’ils font du bon travail par ailleurs, manque autant de visibilité que de diffusion ou de promotion et disparaissent dans la masse sans jamais atteindre les tables des libraires.

 

D’un autre côté, on voit monter le pouvoir des diffuseurs distributeurs qui imposent de plus en plus leur loi, leurs choix aux éditeurs. Ainsi, le mot d’ordre actuel est de refuser les recueils et anthologies de nouvelles dont « personne ne veut » selon leur discours.

 

L’essentiel des auteurs, de nos jours, a un « vrai » métier qui remplit la marmite. Seuls les plus gros vendeurs et ceux qui multiplient les casquettes peuvent à peu près s’en sortir.

 

WAAD

 

Récemment, on entend beaucoup parler du syndrome de l’imposteur. Pour résumer, il s’agit du sentiment d’illégitimité que peut avoir un artiste vis-à-vis de ses pairs et de son art lui-même. Est-ce que ça vous parle ?

 

Sara Doke

 

Comme beaucoup, j’en souffre régulièrement. Et ce n’est pas seulement un manque de reconnaissance, le milieu de l’imaginaire est souvent très rassurant même pour les plus petits. Mais je pense que cela touche la plupart des créateurs, dans la solitude de la création. Nous travaillons seuls et n’avons que peu de rapports avec ceux qui nous regardent ou nous lisent. Si nous avons une reconnaissance de nos pairs, nous craignons souvent de ne pas être à la hauteur, de ne pas être assez ceci, assez cela, de ne pas être compris. Beaucoup d’auteurs écrivent parce qu’ils ne savent pas parler, se faire entendre et que passer par l’écrit nous protège, le livre devient un écran entre l’auteur et le monde, un masque. À rencontrer beaucoup de créateurs, je remarque depuis très longtemps la différence entre ce que l’on perçoit de l’auteur en le lisant, en regardant ou écoutant leur œuvre, et la manière dont iels se présentent en public, dans « la vraie vie ». On pense rencontrer quelqu’un à travers son œuvre et on découvre quelqu’un d’autre en face à face. On se rend compte que la création forme un double miroir : ce que l’auteur met dans son travail est une partie d’iel, ce que le lecteur lit dans ce travail est partie d’iel, cette rencontre est intime et différente pour chacun. Qui, alors, est l’imposteur ? Il me semble que nous le sommes tous.

 

WAAD

 

Qu’est-ce que c’est un auteur pour vous ? Et qu’est-ce qu’il faut pour être professionnel ?

 

Sara Doke

 

Il me semble qu’il y a autant d’auteur qu’il y a d’individus. On pourrait dire qu’un auteur est quelqu’un qui écrit, qu’un professionnel est quelqu’un qui est publié. Je pense donc que pour être professionnel, il faut persévérer. On peut être auteur en étant nouvelliste, en étant romancier, ou les deux. Un auteur est quelqu’un qui, par son travail, provoque des émotions, des réflexions, qui dépasse d’une certaine manière son ego pour rencontrer l’autre, qui utilise son ego pour aller vers l’humain.

 

WAAD

 

En ce moment, il y a en France, et un peu partout en Europe, un vrai mouvement de fond pour une meilleure reconnaissance de l’importance des auteurs dans le milieu du livre (pétition du SELF, développement de la Charte des auteurs jeunesse, etc.), est-ce que vous suivez ces mouvements / vous reconnaissez dans ces revendications / en êtes éloignés ? Évidemment, votre engagement personnel me laisse imaginer la réponse…

 

Sara Doke

 

Je suis évidemment ces mouvements. Je fais partie des fondateurs du Droit du serf, je suis encore présidente d’honneur du SELF, je travaille ponctuellement avec la SCAM en Belgique pour les droits des auteurs, j’ai mené avec Ayerdhal le combat contre le dispositif ReLire et la Loi sur la numérisation des œuvres indisponibles du vingtième siècle, et je suis prête à continuer en mon nom comme en celui de tous ceux qui souffrent de ce mépris envers les auteurs et les créateurs. Ma vie est faite de livre, ma vie est livres, je ne vois pas comment être une autrice sans me soucier du bien-être et de la reconnaissance de tous les auteurs.

 

WAAD

 

Est-ce que vous vivez certaines situations comme des injustices en tant qu’auteur ?

 

Sara Doke

 

Evidemment. Et c’est d’autant plus évident en matière d’écriture. La plupart des gens savent lire et écrire. Beaucoup considèrent que c’est « facile ». Quand j’ai publié mon premier texte, un certain nombre de mes amis ont eu cette réaction : « ah, moi aussi je vais écrire, moi aussi je peux le faire » mais aucun ne l’a fait. C’est une réaction courante, qui n’existe pas dans la musique, par exemple, dans la comédie, ou la peinture.

 

Il y a actuellement des mouvements dits « pirates » qui estiment que la création appartient à tous, que les auteurs devraient offrir gratuitement le fruit de leur travail à la communauté et avoir un « vrai » métier pour vivre. Ce sont les tenants de la gratuité du livre et particulièrement du livre numérique. De plus en plus de gens considèrent la création comme un « hobby ». On en arrive à des blagues du genre « les gens ne lisent plus, ils écrivent » et c’est un grand mépris pour les professionnels.

 

WAAD

 

Si on s’intéresse maintenant à l’écriture proprement dite, est-ce que vous suivez un processus d’écriture particulier quand vous créez ? Des horaires fixes, une cadence, quelque chose comme ça ?

 

Sara Doke

 

Comme je jongle avec plusieurs casquettes, ça dépend des moments. Quand je traduis un texte, j’ai moins de temps pour écrire. Quand j’écris, j’ai moins de temps pour traduire. Je consacre donc des jours à l’un ou à l’autre. Je n’ai pas vraiment d’horaires fixes mais je tente d’écrire un minimum de cinq pages par jour les jours d’écriture (cela peut monter à quinze les bons jours). Et je traduis en moyenne vingt à trente page par jour les jours de traduction. Je dois équilibrer ces deux aspects de mon travail, ce n’est pas toujours facile. J’ai donc trouvé une « solution » : quand je traduis, je travaille à l’ordinateur, quand j’écris, je le fais à la main, la relation est différente.

 

WAAD

 

Souvent on parle d’architectes, c’est-à-dire d’auteurs qui planifient leur roman de A à Z avant d’écrire, de jardiniers, qui laissent vivre leurs personnages, ou d’employés polyvalents (OK, celui-là est de moi), comment vous vous positionnez par rapport à cette question de la plus haute importance ?

 

Sara Doke

 

Je suis une jardinière pour les nouvelles mais je me suis récemment rendue compte qu’en ce qui concerne l’écriture d’un roman (je débute là), j’ai besoin d’être un peu plus architecte, de savoir où je vais, de poser des jalons sur mon chemin de création. La nouvelle me rend totalement libre quand le roman m’impose un autre travail de préparation.

 

Par contre, en amont de l’écriture, je fais beaucoup de recherches, je crée le ou les mondes, les personnages, je nourris mon imagination jusqu’à faire partie de ce que je vais écrire. Quand je ne le fais pas, il me faut retourner en arrière, retrouver des informations qui me font défaut. Un exemple : les personnages : dans une nouvelle, on n’a pas besoin de beaucoup les développer, dans un roman, par contre, si on ne le fait pas, on se retrouve avec des « anorexiques » qui manquent de chair et de profondeur. Le travail est infiniment différent.

 

WAAD

 

Vous avez participé récemment au projet autour des grands peintres féeriques. Une manière pour vous de renouer avec le plaisir des images ?

 

Sara Doke

 

Je travaille très peu avec les images, sinon sur celles des autres. Je mets régulièrement ma plume au service d’artistes, car si j’aime les images, je ne les vis pas de la même manière. Ainsi, je pense en mots, pas en visions, mais les images me nourrissent et nourrissent mon imaginaire.

 

WAAD

 

Pour terminer, et avant de vous remercier, avez-vous des choses à ajouter ou dont vous voudriez parler ? Un recueil à venir par exemple ? Des traductions en cours ?

 

Sara Doke

 

Je viens de terminer la traduction d’un roman YA de Paolo Bacigalupi et je vais bientôt m’attaquer au deuxième roman de Matt Suddain, Hunters and Collectors, les deux pour le Diable vauvert. Je travaille sur un roman, ce qui m’exalte et me terrifie tout à la fois et j’ai un recueil de nouvelles en lecture chez plusieurs éditeurs.

 


Merci à vous en tout cas !

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