What about… Les Poisons de Katharz ?

Couverture par Jean-Baptiste Andreæ

Mes chers amis (la vache, je sonne démagogue contrarié), vous n’êtes pas sans savoir (aïe, la rhétorique prend cher) qu’un nouveau label a vu le jour chez l’éditeur ActuSF.

 

Intitulée Bad Wolf, cette collection regroupe derrière le slogan « De la fantasy et de l’esprit » un certain nombre d’auteurs français de la nouvelle vague (oui, Arleston est de la nouvelle vague, il y a pas d’âge pour être de la nouvelle vague, ok ?).

 

« Mais pourquoi il nous parle de la collection lui, on s’en fout, non ? ». Détrompez-vous chers lecteurs, car derrière ce label se cache un jeu qui m’intrigue au plus haut point ! Récompense à la clé, l’éditeur nous encourage à découvrir à quel jeu littéraire se sont prêtés tous les auteurs du label.

 

Et les dragons, c’est vénal (c’est même à ça qu’on les reconnaît si on est pas très physionomistes).

 

Alors du coup, j’ai lu Les Poisons de Katharz avec une attention renforcée (ce qui est, du coup, extrêmement malin. Bien joué l’éditeur !). Audrey Alwett, auteure du roman et directrice de la collection, y développe son amour pour la british fantasy, les bons mots et, plus important encore, l’écriture de qualité.

 

I – Une galerie détonante.

 

Ce qui explose à la face dès la lecture du prologue et se renforce rapidement pour devenir l’un des principaux points positifs du roman, c’est la galerie de personnages aux caractères bariolés et aux idées plus ou moins adaptées à la vie en société.

 

Roman choral parfaitement mené (oui oui, encore un roman choral, je sais ce que vous vous dites… enfin moi je me dis ça en tout cas), Les Poisons de Katharz illustre parfaitement la thèse selon laquelle « De bons personnages font une bonne histoire ».

 

De façon amusante, l’intrigue tient d’ailleurs plus des conséquences fâcheuses d’une succession d’idées venant des quatre coins de la Trisalliance, le groupement de civilisations dans lequel évoluent nos personnages, que véritablement d’éléments objectifs et extérieurs.

 

Pour parler brièvement du script, la ville-prison de Katharz est un endroit où il ne fait pas bon vivre. Dirigée par une jeune tyranne qui érige le meurtre et la mort en principes directeurs de sa politique, la forteresse est soumise aux règles édictées par trois pays alliés quoique de cultures très différentes : la Trisalliance.

 

Ce que personne ou presque ne sait, c’est que la ville est bâtie, ô ironie, sur la prison d’un démon qui sera libéré le jour où cent mille âmes se tiendront au-dessus de sa tête.

 

Et c’est tout. Tout le reste, ce qui arrive et qui n’arrive pas, les enjeux, les plans réussis et ceux ratés : TOUT est imputable aux personnages.

 

Cette méthode d’écriture tient d’ailleurs presque du jeu de rôle : chacun exerce ses talents et ses envies et cela aboutit à une situation des plus complexes qui se démêle par deus ex machinae interposés, à la manière d’un maître de jeu qui en voudrait un peu à ses joueurs.

 

Dame Carasse la sorcière grincheuse, Ténia Harsnik la tyranne, Mâton le sénateur ambitieux… L’auteure fait de ses personnages autant de petits reflets de l’humanité au sens large avant de les projeter avec force dans un monde inhospitalier où le contrôle et la connaissance sont au centre de tout.

 

C’est riche, malin et très bien fait, et ce n’est pas sans rappeler le talent d’un Zelazny, l’aspect éminemment parodique en plus.

 

II – « Un Pratchett à la française ».

 

Avant de vous livrer la suite mon avis, je vous dois une anecdote. Jean-Laurent Del Socorro, l’auteur de Royaumes de vent et de colères (dont la critique suivra, je l’espère, rapidement), avait pu me présenter Les Poisons de Katharz comme digne d’un « Pratchett à la française », ce qui n’avait pas manqué de piquer ma curiosité et ma carte bancaire (habile homme).

 

Je craignais donc, en lisant le roman, d’être, d’une certaine manière, influencé par ce commentaire.

 

Amateur de Pratchett sans en être un lecteur assidu, je redoutais que mon jugement soit biaisé et me porte à surinterpréter certains effets narratifs comme autant d’hommages à sa plume regrettée.

 

Bref, j’avais peur de voir une influence de Pratchett là où il n’y en avait aucune et de passer à côté de l’originalité du récit.

 

Et puis, au détour d’une page, une note prévient que la rédaction du chapitre en cours s’est faite après la mort du créateur du Disque-Monde. Alors forcément, j’ai lu la suite comme j’aurais lu un hommage. Un hommage de la plus excellente des factures, mais un hommage tout de même. Comment sinon expliquer cette mention qui révèle tout à la fois l’attachement d’Audrey Alwett au personnage et la volonté derrière la fin du récit ?

 

Les Poisons de Katharz est donc un Pratchett à la française, sans aucun doute possible.

 

Des romans de Pratchett auquel elle rend hommage, l’auteure extrait la moelle : des personnages attrayants et drôlement charismatiques, des situations improbables et beaucoup, mais alors beaucoup, d’humour.

 

Elle se paie même le luxe d’en abandonner les (rares) défauts, et aboutit au plus britishement français des romans de fantasy.

 

De son parent spirituel, elle tire un cynisme qui fait douloureusement écho à certaines questions morales de notre siècle : utilitarisme ou déontologisme ? Préfère-t-on le sacrifice de quelques-uns ou de tous ? Et si vous pensez que quelques morts valent mieux que beaucoup, qui, alors, doit prendre cette décision ? Qui doit être sacrifié et pourquoi eux plus que d’autres ?

 

Toutes ces questions sous-tendues irriguent le récit d’une ville en proie à la mort sans explications.

 

Ne me faites cependant pas écrire ce que je n’ai pas écrit : loin de livrer une pâle copie ou un ersatz, la romancière impose ses marques dans un genre qui manque cruellement de représentants et prouve une véritable maîtrise de l’art narratif.

 

III – Une construction subtilement absurde.

 

C’est dans son emploi de l’humour absurde qu’Audrey Alwett parvient véritablement à séduire le lecteur.

 

Ne se contentant pas d’une succession de blagues, bien que franchement drôles pour la plupart, l’écrivaine bâtit un univers complet autour de ces dernières.

 

Dame Carasse, personnage qui rappelle la Baba-Yaga des contes russes, vit dans une isba (une maison traditionnelle russe) qui est dotée de sa volonté propre. De ruades avec ses pattes de poulet (grâce auxquelles elle se déplace) en coups de volets ou crachats de cheminée, celle-ci est un personnage avec lequel il faut compter, bien loin d’une simple boutade en passant.

 

De même, la présence d’une ceinture de chasteté qui a les crocs a son impact sur la suite du récit.

 

Comme souvent dans l’humour absurde, ce n’est d’ailleurs pas tant la situation elle-même que son apparente absolue normalité pour les protagonistes qui amuse et fait rire.

 

Katharz compte ainsi un nombre incroyable de conspirations attentant à la vie de la tyranne, sans que personne n’en soit le moins choqué.

 

Sans jamais céder aux sirènes de la facilité, l’auteure tisse son univers autour d’un réseau subtil de règles absurdes auxquelles le lecteur ne peut qu’être attentif, ne sachant pas si celles-ci auront leur importance pour la suite ou non.

 

Fantasy protéiforme, le roman trouve des ramifications dans de nombreux sous-genres : dark fantasy à travers la violente Chaolie, high fantasy avec le royaume de Purpurine (instant culture : ce mot existe et désigne une couleur proche du pourpre) et bien d’autres.

 

Si l’humour reste le maître-mot, l’intrigue se déroule malgré tout au fil des pages, l’air de rien, et le lecteur est pris dans ce réseau d’actions, pour la plupart épiquement lamentables. Difficile à lâcher des yeux, l’œuvre prouve ainsi sa grande qualité.

 

So what ?

 

Les Poisons de Katharz représente, à mes yeux, une excursion parodique particulièrement réussie aux confins des genres de la fantasy.

 

Construit autour de personnages brillamment écrits, le monde de la Terre d’Airain évolue avec fluidité et se dévore avec une envie qui frôle la névrose.

 

S’il ne se destine heureusement pas qu’aux fans du Disque-Monde, ce roman trouvera chez eux un écho particulier et ne manquera pas de leur plaire.

 

Amateurs d’humour et de fantasy, n’hésitez plus et cédez !

 

Sur ces entrefaites, j’espère que cette critique vous aura plu. N’hésitez pas à commenter et à nous suivre sur Facebook et Twitter pour être au courant de notre actualité !

 

Draconiquement.

 

Pour l’acheter, c’est ici !

1 commentaire sur “What about… Les Poisons de Katharz ?

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