Plumorama : Romain Delplancq

 
Nous avions découvert la plume de Romain Delplancq lors de la sortie du premier tome du Sang des princes. L’Homme sans Nom nous ayant habitué à une vraie qualité dans la sélection de ses titres, nous n’avions pas été déçus par ce roman aussi intriguant que chatoyant. Nous sommes ravis de partager avec vous l’interview de cet auteur qui gagne à être connu !
 
Merci à lui et à très bientôt !

 


 

What about a dragon ?

 

Bonjour Romain Delplancq !

 

Vous êtes l’auteur du diptyque du Sang des princes, aux éditions l’Homme Sans Nom, une œuvre de fantasy audacieuse où l’art sert de ciment à l’intrigue et où la renaissance clinquante côtoie les bas-de-fosse les plus crasseux.

 

Merci donc d’avoir accepté de répondre à nos questions dans le cadre de ce panorama des plumes de l’imaginaire !

 

Première question, je sais qu’elle est fréquemment posée en salon : est-ce que vous vivez de votre plume ?

 

Romain Delplancq

 

Ah, je ne vais pas vous faire rêver sur celle-ci. Non, je n’en vis pas, j’ai un salaire par ailleurs – même si les revenus issus de mon travail d’écriture mettent un peu de beurre dans les épinards.

 

WAAD

 

Si non, est-ce que vous l’envisagez ou l’avez envisagé ? Est-ce que vous aimeriez bien ? Parce que j’ai l’impression que la réponse à cette question altère beaucoup le rapport qu’un auteur peut avoir par rapport à ces thématiques.

 

Romain Delplancq

 

C’est une question compliquée. Est-ce que j’aimerais ? Bien sûr. Est-ce que je l’envisage ? Disons que cette possibilité occupe toujours un coin de cerveau disponible. J’écris du mieux que je peux, j’essaie de ne pas rater les opportunités professionnelles qui se présentent, mais je n’ai pas encore accouché d’une grande stratégie pour monétiser tout cela à une échelle qui me permettrait d’en vivre – encore moins d’en vivre vieux.

 

WAAD

 

Récemment, on entend beaucoup parler du syndrome de l’imposteur. Pour résumer, il s’agit du sentiment d’illégitimité que peut avoir un artiste vis-à-vis de ses pairs et de son art lui-même. Est-ce que ça vous parle ?

 

Romain Delplancq

 

Oui, beaucoup. Je me réveille avec, je mange avec et je marche avec… Quoique je me demande encore si c’est nous qui souffrons du syndrome de l’imposteur, ou la société qui survalorise un portrait précis d’artiste auquel, secrètement, personne ne correspond. Avoir une posture d’humilité devant son art, devant tous nos camarades qui travaillent plus ou mieux, devant tous nos profs et nos prédécesseurs, est une posture de lucidité. Se trouver illégitime à pratiquer cet art sous prétexte qu’on manque de passion, d’érudition ou de formation… C’est autre chose, bien plus spécifique d’une société de l’affichage de soi permanent où tout le monde lutte pour se donner l’air plus passionné, érudit et spécialiste qu’en réalité. J’ai longtemps pensé que ma propension à m’écrouler dans mon canapé après mes sept heures de bureau quotidiennes, plutôt qu’à me mettre à écrire jusqu’à deux heures comme beaucoup de connaissances avaient l’air de le faire, me disqualifiait d’office.

 

WAAD

 

Qu’est-ce que c’est un auteur pour vous ? Et qu’est-ce qu’il faut pour être professionnel ?

 

Romain Delplancq

 

C’est quelqu’un qui écrit des choses et qui les finit. Ensuite, on peut discuter éternellement sur la qualité ou la médiocrité du travail, ce qu’on aime et ce qu’on déteste, mais la personne a d’ores et déjà gagné ses galons pour moi. Pour être professionnel, au sens de publié… ça devient à la fois plus technique et moins clair. Avoir une bonne connaissance du média papier ou numérique que l’on vise, de ses contraintes de production et de distribution, est un bon début. Connaître un peu les impératifs des autres professionnels qui interviendront sur le livre (illustrateur, maquettiste, correcteur, communiquant…) ne gâche rien. Pour le reste… avoir de la chance, décrocher le gros lot en participant à un concours, tomber sur la bonne personne autour d’une pinte dans un bar, s’auto-diffuser, culpabiliser tel ou tel oncle qui travaille dans l’édition pour qu’il mette votre manuscrit en haut de la pile…

 

WAAD

 

En ce moment, il y a un vrai mouvement de fond pour une meilleure reconnaissance de l’importance des auteurs dans le milieu du livre (pétition du SELF, développement de la Charte des auteurs jeunesse, etc.), est-ce que vous suivez ces mouvements / vous reconnaissez dans ces revendications / en êtes éloignés ? (par exemple parce que vous ne considérez pas l’écriture comme un revenu)

 

Romain Delplancq

 

On ne peut pas à la fois se plaindre d’une baisse de niveau dans la littérature, et trouver normal qu’un écrivain sacrifie ses nuits de sommeil. Donc oui, je suis ce mouvement. Après, il est clair aussi que le la société ne s’est absolument pas donné les moyens de rémunérer les auteurs de manière sérieuse – c’est-à-dire, autrement que par le droit d’auteur qui nous rend fondamentalement tributaires des aléas d’un marché et d’une industrie privée. Nous sommes un certain nombre à n’avoir pu terminer nos premiers travaux qu’à des moments de nos vie où nous avons bénéficier d’un salaire continué – allocation chômage, RSA, pension ou retraite. C’est-à-dire, à des moments où, payés « à ne rien faire », nous avons pu décider que nous étions en fait payés pour écrire nos futurs livres. D’une certaine manière, nous avons dans ces moments fait semblant d’être des intermittents du spectacle, et je suis persuadé qu’il n’y a d’issue à long terme que sur cette piste. Mais bon… Pour le moment, c’est l’industrie éditoriale et rien d’autre, c’est donc là que le combat se mène.

 

WAAD

 

Est-ce que vous vivez certaines situations comme des injustices en tant qu’auteur ?

 

Romain Delplancq

 

En tant qu’auteur spécifiquement, au sens où elles ne paraîtraient pas injustes si je n’étais pas auteur ? Je ne crois pas. Il y a les cas de plagiats, qui sont assez spécifiques au métier comme injustice, mais pour le reste… je ressens une continuité entre mon vécu de salarié, mon vécu d’auteur et mon vécu personnel. Du reste, les injustices d’aujourd’hui sont généralement cohérentes entre elles – contre les étrangers, contre les travailleurs, contre les femmes… Je ne saurais pas dire si c’est en tant qu’auteur, citoyen, salarié ou autre que je les vis.

 

WAAD

 

Si on s’intéresse maintenant à l’écriture proprement dite, est-ce que vous suivez un processus d’écriture particulier quand vous créez ? Des horaires fixes, une cadence, quelque chose comme ça ?

 

Romain Delplancq

 

Alors, oui et non ! Disons que je trouve un rythme, et que je le suis jusqu’à ce qu’il ne marche plus. Quand j’ai commencé le tome 1 du Sang des princes, j’avais un emploi du temps hebdomadaire et matinal, ponctué de longues marches, de recherches et de séances d’écriture en café (oui, j’avais du temps libre.) J’avançais vite. Quand j’ai fini la première partie du tome 2, j’étais en mission d’intérim, avec deux heures de voiture par jour – j’écrivais de 7h à 8h, puis de 13h à 14h, puis de 18j à 20h avant de me farcir les bouchons. Et j’avançais très vite. C’était un processus aussi cadencé que celui des débuts était lent, et dont je me serais cru totalement incapable à peine quelques mois avant…

 

Tout ce que je peux en conclure, c’est que quel que soit le rythme et le stade de l’écriture, le principal est d’en trouver un, et de savoir en changer quand il n’est plus tenable ou qu’on s’y ennuie. C’est un équilibre à trouver.

 

WAAD

 

Souvent on parle d’architectes, c’est-à-dire d’auteurs qui planifient leur roman de A à Z avant d’écrire, de jardiniers, qui laissent vivre leurs personnages, ou d’employés polyvalents (OK, celui-là est de moi), comment vous vous positionnez par rapport à cette question de la plus haute importance ?

 

Romain Delplancq

 

Euh… Architecte paysagiste ? Sérieusement, je ne sais pas trop. Il me semble que beaucoup d’écrivains se font une petite tambouille des deux. Le plan de base du Sang des Princes prévoyait une histoire en 300 pages, on peut donc dire que le travail de l’architecte a été envahi par celui du jardinier… Mais pourtant, les grands jalons de l’histoire sont restés les mêmes, ainsi que la fin. Les fondations ont donc tenu le choc. Donc je pense, a posteriori, que je fonctionne de cette manière. L’important pour moi est de trouver la bonne prise sur le récit, ce qui me permettra de le prendre solidement en main. Ca passe par définir le message, ou le ton, ou quelques scènes particulières, ou un personnage central…

 

WAAD

 

Vos personnages artistes plongés dans un monde d’érudition constituent véritablement l’une des originalités de votre univers. Était-ce une manière de s’écarter des archétypes ou plutôt un élément déclencheur ? Pouvez-vous nous parler du rôle de l’art dans votre œuvre ?

 

Romain Delplancq

 

Cela me permet sans doute d’écarter certains archétypes, ce qui n’est pas en soit très original – la fantasy s’émancipe beaucoup de ses cadres traditionnels en ce moment. Le rôle d’élément déclencheur est sans doute, en effet, plus primordial. Mes personnages ne sont pas en eux-mêmes exotiques : leurs réactions sont en général, de notre point de vue, plutôt pragmatiques et rationnelles. Mais leur métier et donc leur angle d’attaque sur le monde permettent de légèrement décaler le récit d’aventure.

 

Je crois qu’au-delà de l’art stricto sensu, c’est de technique dont j’ai voulu parler dans le Sang des princes, de ce que peut signifier pour l’humanité sa capacité à mettre au point des pratiques, issue de d’innombrables années d’exercice, et de se les transmettre. La pop culture contemporaine, jusqu’ici, a surtout contribué à donner l’idée inverse. C’est le syndrome Karate Kid : on ne compte plus les histoires de jeunes surdoués qui humilient après quelques heures à peine de pratique des opposants qui ont sacrifié la moitié de leur vie à une discipline. Et c’est normal : comment représenter, même dans la longue durée d’un livre, la démesure du temps nécessaire pour qu’une maîtrise technique se développe chez un seul individu ? Puis chez tous ceux qui l’ont précédé ? Les années de répétition et de sueur ? C’est abyssal. Et pour moi qui me suis toujours considéré comme feignant et dilettante, s’il y a une chose qui frôle le fantastique ou l’inimaginable dans notre humanité collective, c’est ça. Et j’ai voulu rendre au moins une petite parcelle de ce vertige dans mon histoire. Dans le Sang des princes, beaucoup des héros sont issus d’une peuplade de saltimbanques, dont toute la culture repose sur leur rapport à la technique et la science. Ils ne sont par ailleurs pas plus altruistes ou sages que les autres, mais ce rapport à l’art et la technique comme mode de vie les met en position de faire basculer le monde.

 

WAAD

 

Pour terminer, et avant de vous remercier, avez-vous des choses à ajouter ou dont vous voudriez parler ? Des projets dans les tiroirs, au-delà de la parution en poche (et à la couverture sublime) de votre diptyque ?

 

Romain Delplancq

 

Eh bien… Dans les tiroirs, il y a le prochain roman ! Un one-shot, cette fois, dont je ne me risquerai pas à vous parler trop en détail pour le moment. Il y aura une ville bizarre, des poètes, et une insurrection, c’est tout ce que je peux dire… En tout cas, merci beaucoup pour cette interview. Et mes excuses pour les pavés 

 


Merci à vous en tout cas !

1 commentaire sur “Plumorama : Romain Delplancq

  1. Derrière un roman très bien ficelé se cache donc un auteur très intéressant ! Merci pour cette interview plutôt fine qui nous permet de découvrir le relief de l’artiste.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *