What about… Cyberland ?

Couverture par Jean-Emmanuel Aubert

 

Salut les dragonautes !

 

Aujourd’hui on se retrouve pour une chroni…

 

« – Mais que vois-je ! C’est encore le Peuple de Mü ! Mais quand est-ce que tu vas chroniquer des bouquins d’autres éditeurs ? Et toutes celles que tu as dit que tu ferais ? »

 

Bon. Comme mon interlocuteur imaginaire m’embarrasse, je vais décider de ne pas répondre sinon en disant que tout vient à point à qui sait attendre (ou un truc du style) et que c’est juste Mü maintenant.

 

Aujourd’hui, je parle de Cyberland parce qu’il me paraît être un grand roman, qu’il n’est pas encore sorti et que si vous voulez vous ruer dessus à sa sortie, il faut que vous puissiez vous préparer avant.

 

Le pitch :

 

Cyberland est une compilation de trois récits de science-fiction qui partagent le même univers. Pour les éléments communs, et pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, disons qu’un scientifique a créé un monde virtuel dans lequel nos contemporains peuvent évoluer, ce qui provoque une crise politique assez importante. Saïd in Cyberland, un court méta-roman (c’est-à-dire un roman qui interagit avec le lecteur de manière plus ou moins évidente), évoque la quête d’un groupe de jeunes femmes et jeunes hommes qui souhaitent mettre un terme au Cyberland. Asulon, une novella, traite d’une prison éponyme dans laquelle les plus fervents défenseurs du Cyberland sont enfermés (ou le sont-ils vraiment ?). Enfin, Simulation Love est une nouvelle explorant les relations intimes qui peuvent se nouer dans le Cyberland.

 

Comme nous le verrons, Cyberland prend des allures de mythe d’anticipation pour délivrer un message (trans)humaniste, et c’est complètement réussi à mon sens.

 

I – Le mythe fondateur comme toile de fond.

 

Consciemment ou non, Li-Cam fait de Cyberland un mythe fondateur. Si les influences se mêlent, que l’humour est présent, et que la forme romanesque paraît préservée, il me paraît toutefois intéressant de noter que la construction en « livres » (un roman, une novella, une nouvelle) confère à l’ouvrage un aspect de documentation ou, c’est mon opinion, d’évangile.

 

Sur la narration, tout d’abord, Saïd in Cyberland, la plus longue partie, est un méta-roman. A ce titre, il recourt au discours rapporté et fait intervenir un narrateur-démiurge impliqué. Cela sous-entend notamment que ce qui nous est raconté l’est pour une raison et que l’existence même du texte, permise par le narrateur, répond à un besoin de transmission.

 

Qu’est-ce que le narrateur souhaite transmettre, me demanderez-vous ? L’histoire d’un messie, rien de moins.

 

Il serait possible, à ce stade, de parler du monomythe de Joseph Campbell pour expliquer le sentiment qui m’étreint (et Dieu sait que la figure de l’élu est un archétype ancien et éminemment romanesque). Toutefois, cela ne saurait satisfaire tout à fait ma curiosité. J’y reviendrai, mais Cyberland est riche d’enseignements. Il use de paraboles pour évoquer des causes et s’appuie sur des catharsis rapprochées pour faire naître une réponse chez le lecteur. Or, rares sont les textes qui s’engagent aussi loin dans la construction monomythique, à la notable exception des mythes fondateurs.

 

Plus encore, l’amour de l’autrice pour la philosophie est palpable, qu’il s’agisse de la nature même du corpus ou des citations directes de Deleuze dans Asulon, et le choix des modalités de discours ne me semble pas pouvoir être anodin.

 

Bon, soit, j’essaie tant bien que mal de démontrer qu’une intention forte et marquée réside derrière Cyberland, et que ce dernier est un mythe fondateur… Mais qu’est-ce que ça change pour le lecteur ?

 

Une chose : la réflexion. Cyberland, sans être inaccessible, est un texte intelligent. Sans rentrer dans le détail du message, le propos est servi avec un soin exceptionnel et joue avec les perceptions du lecteur pour le mener sur une certaine voie cognitive.

 

En outre, écrire un mythe fondateur revient à l’installer dans le temps, à le faire traverser les époques. C’est exactement ce que fait Cyberland qui devient, de fait, un texte qui transcende la seule science-fiction.

 

II – L’humanisme comme message.

 

Bien sûr, comme je l’écris dans presque chaque chronique, une forme exceptionnelle ne saurait compenser un fond défaillant.

 

Commençons par dire que si le fond est dense, le texte n’est absolument pas moralisateur. Li-Cam ne prend jamais la main du lecteur pour lui dire quoi penser mais l’incite à se cultiver et à faire des choix (en ça, Cyberland se rapproche d’ailleurs des romans de Philip K. Dick que j’apprécie le plus).

 

J’ai commencé à l’évoquer, mais le texte est sous-tendu par une vraie forme d’humanisme. Pour rappel, l’humanisme, comme courant, fait de l’humain le potentiel réservoir d’un savoir infini, et place la recherche de la connaissance au-dessus du reste. Asulon constitue d’ailleurs une excellente métaphore de ce courant de pensée puisque la contre-société, utopie des idées, qui se créé dans cette prison de haute-sécurité fait écho à une soif d’apprendre démesurée.

 

Est-ce à dire que le texte est âpre ? Absolument pas ! L’autrice m’a plutôt semblé se préoccuper du bien-être du lecteur, et il n’est pas surprenant que l’humour (qui suscite la réflexion et est un puissant stimulant intellectuel) soit aussi présent. On rit, donc, pour mieux penser ensuite et se remettre sur le chemin d’une compréhension qui nous dépasse tous.

 

Car si j’ai pu être sibyllin jusqu’à présent, je vais désormais vous parler de l’anticipation.

 

III – L’anticipation comme outil.

 

A quoi sert la science-fiction ? Les réponses varient, les plus grands spécialistes de la question disposent sans doute de la leur, mais voici la mienne : la science-fiction a pour fonction de nous renvoyer à la réflexion en nous montrant que tout reste à connaître.

 

Cyberland est un texte de science-fiction. Il nous amène à contempler des enjeux qui nous dépassent mais qui appartiennent au registre du possible. Ainsi, sont abordés pêle-mêle les thèmes de la machine, de l’intelligence artificielle (en opposition avec le concept d’humanité), du totalitarisme, de la perte de la culture…

 

Li-Cam est inventive et se projette loin. Elle créé un monde où la mort n’est qu’un concept et où la curiosité permet tout. De découvertes culinaires particulières en expériences extrêmes, l’autrice comprend la psyché et ce qui s’y rattache. Elle signe, à mon sens, une œuvre d’autant plus importante qu’elle est envisageable.

 

La forme renforce d’ailleurs le fond, sur ce point comme sur les autres. Le texte Asulon, par exemple, présente une forme hybride, entrecoupée d’extraits d’autres textes, comme pour (ou plutôt exactement pour) prophétiser une nouvelle forme d’humanité.

 

Sur la problématique du transhumanisme, particulièrement liée au récit, l’autrice fait preuve d’un recul remarquable en préférant à la traditionnelle opposition entre dénaturation de l’humanité et progrès technologique une troisième voie salvatrice : et si on apprenait à se respecter les uns les autres avant de se poser ces questions ?

 

Cyberland anticipe une époque et la chronique d’une façon qui, j’en suis certain, fera réagir nos futurs contemporains qui étudieront ce texte (et gageons qu’il y en aura).

 

So what ?

 

Cyberland, en tant que corpus, investit des thèmes chers à l’anticipation de la plus belle époque et nous offre un grand roman de science-fiction, dont l’ambition et la technique rivalisent avec les textes fondateurs du genre, d’Asimov à Dick. En dépit d’une forme de candeur se dégageant du premier texte, Saïd in Cyberland, l’ouvrage possède un fond vertigineux et n’hésite pas à interroger le lecteur, sans jamais lui prendre la main.

 

Je dirais donc ceci : bravo.

 

C’est sur ce mot que la chronique prend fin. Entre le Plumorama (qui m’occupe bien plus que ce que j’imaginais quand j’ai lancé le projet) et ma nouvelle vie professionnelle, les chroniques se font plus éparses, mais rassurez-vous, je ne m’arrête pas pour autant ! Je vais devoir expérimenter de nouvelles formes, et ça me fait un peu peur, mais j’espère que ça vous plaira !

 

Longue vie aux littératures de l’imaginaire !

 

Draconiquement.

2 commentaires sur “What about… Cyberland ?

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