What about… Royaume de vent et de colères ?

Couverture par Milek Jakubiek

Si vous arpentez les salons et les festivals de littérature de l’imaginaire, vous rencontrerez forcément Jean-Laurent Del Socorro (ou alors il me suit partout où je vais, mais cela m’inquiéterait beaucoup).

 

Au risque de faire passer cet auteur pour un fieffé filou (ce qu’il n’est assurément pas), je crois bien ne jamais avoir entamé une conversation avec lui sans terminer avec un livre (formidable, toujours) entre les mains.

 

Son goût du fantastique et de la science-fiction et sa connaissance du milieu de l’écriture français dans ces genres le portent (non sans jalousie, j’ajouterais « naturellement ») à dresser le portrait des ouvrages qu’il a lus d’une manière qui suscite immédiatement l’envie de les parcourir.

 

Frustrant pour le chroniqueur littéraire, mais enrichissant pour le lecteur que je demeure.

 

C’est ainsi qu’au détour d’une conversation je me suis trouvé, sans trop comprendre comment, heureux détenteur de son premier roman, Royaume de vent et de colères, dont la lecture m’a laissé admiratif et que je me refuse à ne pas vous présenter.

 

I – Une tragédie modernement historique.

 

Cet ouvrage de fantasy historique s’abreuve dans les eaux du port de la République de Marseille de la fin du XVIème siècle (métaphore à ne pas reproduire chez vous si vous tenez à votre santé), parenthèse d’indépendance méconnue et rapidement contrariée par un dessein monarchiste écrasant.

 

S’il n’en altère ni le dénouement ni les grands acteurs, l’auteur ajoute à l’Histoire (notez la majuscule) un élément fantastique : l’Artbon, magie qui corrompt son utilisateur et détruit ses ennemis autant qu’elle guérit les nécessiteux et soulage les maux.

 

Dans une interview très complète qui clôt l’ouvrage, Jean-Laurent Del Socorro précise qu’étant comédien de formation, il a souhaité imprimer à son roman la forme d’une tragédie.

 

Cela s’apprécie dès que l’on cherche à résumer le roman : dans un Marseille clos car assiégé, des personnages en fin de vie (physiquement ou moralement) croisent, décroisent et luttent contre les fils de leurs destins respectifs.

 

Ainsi, Axelle et Gilles les mercenaires, Victoire et Silas les assassins, Armand et Roland les artbonniers et Gabriel le chevalier sont-ils aux prises avec leurs décisions passées et celles à venir alors que l’Histoire s’impose à eux.

 

La forme tragique ne fait donc aucun doute : on retrouve cette omniprésence du destin chez les personnages propre au genre, ce nombre limité de personnages interagissant dans le même temps, cette construction qui place le début du récit et sa fin à seulement quelques heures d’intervalles, et, bien sûr (vrai-faux spoiler) sa fin partiellement malheureuse.

 

Toutefois, en représentant de notre siècle, l’auteur s’affranchit de la dimension cathartique, c’est-à-dire purificatrice, de la tragédie. Il rend l’ensemble plus humain, et bien moins empreint de manichéisme et d’absolu moral. Les personnages ne sont pas nobles, ne semblent pas naturellement soumis à un haut destin et réagissent autant par devoir que par bas instincts. Ni personnages mythologiques ni plébéiens rabaissés, ils sont nous dans notre pleine humanité.

 

En dépassant l’exagération des passions, l’auteur créé de fait une alternative positive à la catharsis, fondée non sur la crainte de l’éventuelle fureur divine (homme de notre siècle disais-je) mais sur la poursuite d’un intérêt commun et la prise de conscience de l’importance de nos choix.

 

Sans rentrer dans la construction des personnages, ce que je ferais juste après, on retrouve un chœur, incarné par le personnage de Silas (encore une fois, ce sont les mots de l’auteur) mais, autre preuve de modernité, celui-ci est partial. Cynique dans son traitement et maniéré dans son langage, il attire la lumière à soi, à l’opposé du rôle qui lui serait traditionnellement dévolu. Il maintient et renforce l’emprise qu’exerce le roman sur le lecteur en le conduisant à penser, tout simplement.

 

J’aurais l’occasion de réutiliser ce mot, mais c’est brillant rien que dans l’intention.

 

II – De lames en larmes.

 

Outre la construction particulièrement intelligente, deux éléments principaux font de Royaume de vent et de colères une œuvre réussie.

 

Le premier, je l’ai annoncé, est sans aucun doute le traitement des personnages au fil des pages de ce roman choral (oui, oui, encore un mais là il aurait été difficile de faire autrement).

 

La distribution des rôles évoque la distribution des lames de tarot de Marseille dont le roman s’inspire en partie (toujours pas mon idée, l’auteur mâche un peu mon travail en fait). Par conséquent, les personnages avancent couverts pour se dévoiler peu à peu à mesure que le récit prend forme (une forme de strip-tease littéraire… voyez à quoi j’en suis réduit pour conserver des formules à moi ?).

 

L’auteur choisit d’ailleurs une chronologie éclatée (selon les mots d’Ugo Bellagamba dans la préface… sérieusement quoi ?) qui permet un attachement aux personnages bien plus intense que dans un récit strictement linéaire. Concrètement, cela signifie que le premier et le dernier quart du roman, représentant les heures fatidiques (littéralement, j’y reviendrai) précédant la chute de Marseille, encadrent une série de flash-back dont les dates et les événements s’entremêlent jusqu’à atteindre ce point culminant.

 

Les personnages nous sont donc présentés en relatif danger, ne serait-ce qu’à l’échelle de l’Histoire et alors qu’on prend à peine la mesure de ce danger, ils nous sont soudain donnés à voir sous un angle sensible, nous conduisant à nous attacher. Cela nous place dans l’inconfort, pour les plus optimistes d’entre nous, voire dans un début de tristesse, pour ceux qui perçoivent l’immuabilité du destin des différentes figures qui traversent le roman.

 

Par ailleurs, l’auteur fournit un formidable travail de déconstruction des clichés inhérents à la fantasy. Pas de personnages archétypaux donc, mais des caractères cohérents, qui s’expliquent et se construisent petit à petit. Le roman n’étant pas nécessairement très long, la prouesse est d’autant plus admirable.

 

La tenancière de l’auberge, Axelle, est une ancienne capitaine de mercenaires qui tente tant bien que mal de s’adapter à sa vie rangée où elle n’est pas seulement combattante mais aussi femme, africaine dans une société ségréguée, mère d’une oiselle et fille d’une ogresse. La maîtresse des assassins de la ville, Victoire, est, malgré ses aptitudes encore vivaces, une vieille femme, et son bras droit et meilleur ennemi, Silas, un Turc grisonnant. Les artbonniers, Armand et Roland, sont deux hommes contraints à vivre leur romance dans le secret, par peur des réactions de l’Église. Gabriel, le chevalier, joue en quelque sorte le rôle de pierre angulaire du récit, nouant les intrigues et incarnant une certaine forme de mélancolie spectrale. Bref, Jean-Laurent Del Socorro se moque de l’imaginaire collectif et se contente de créer les personnages qui lui plaisent, sans complaisance, sans jugement et sans artifices pour finalement former un casting brillant. A aucun moment ses choix n’apparaissent forcés ou même mus par une quelconque volonté, ce qui contribue sans nul doute à la richesse du récit en y apportant de la spontanéité et de la diversité.

 

III – Le Destin, figure d’une dramaturgie audacieuse.

 

Le second élément qui fait de ce premier roman un véritable succès est son travail formidable sur la notion de destin.

 

En animant ses personnages au creux de l’Histoire, l’écrivain les lie, et nous avec, au Destin, celui qui n’a ni répit ni pitié mais n’est ni hâtif ni malicieux. Celui, en somme, qui s’est déjà réalisé.

 

Dans l’interview évoquée plus haut, lorsque Jean-Laurent Del Socorro parle de la fantasy historique c’est pour la dissocier de l’uchronie. A la seconde est associé le changement, à la première la constance.

 

C’est cette constance qui fait de ce roman une tragédie, parce que les lecteurs, et, au fond, les personnages également, savent ce qui va arriver. Le roman ne raconte pas une aventure merveilleuse, car elle n’a pas eu et n’aura pas lieu et tout le monde le sait. Le roman se borne à livrer les bribes de vie hallucinées de personnages que Dieu a abandonné à leurs destins.

 

Le chevalier Gabriel, figure quasi-spectrale qui traverse le récit, affronte le poids de son deuil et de ses trahisons. Il lutte ardemment pour garder pied mais s’établit dans une auberge dont l’enseigne, reproduisant l’arcane de la Roue de la Fortune, évoque la décadence de l’être.

 

Armand, l’Amoureux, sait que son destin est lié à celui de Roland parce qu’il l’aime. Mais il sait aussi sûrement que cet amour ne pourra rien face à la maladie et la Mort.

 

Même Victoire, la résignée, celle qui pourtant ôte des vies pour garder la sienne, redoute et appréhende la fatalité.

 

Les destins des personnages forment un tumulte qui voudrait leur faire oublier la fin, mais chacun des protagonistes porte en lui les stigmates du destin implacable qui lui susurre : « Memento Mori ».

 

L’auteur interroge ainsi, à travers la notion même de destin, les questions de Dieu et de la mortalité, de l’amour et du rejet, de la vieillesse et des regrets. Sans pathos, il conduit ses personnages sur des routes sinueuses qui ne sont pas sans rappeler celles que nous arpentons chaque jour, dans une magnifique mise en abyme qui semble nous dire « Nos destins ne sont que l’Histoire des suivants ».

 

Toutes les qualités stylistiques de l’auteur sont d’ailleurs sublimées dans la nouvelle qui clôt le roman et qui, je l’assume, m’a arraché des larmes. De façon intelligente, elle évoque le passé, et non l’avenir, du plus jeune des protagonistes du récit, libre, en apparence, de façonner son destin, comme si l’Histoire n’avait finalement de prises que sur ceux qui s’y sentent attachés.

 

So what ?

 

Je ne sais pas s’il est nécessaire de le préciser, mais j’ai aimé ce roman.

 

A l’heure de la conclusion, me manquent les mots qui permettraient de vous convaincre à coup sûr. Alors je vais le redire, encore, parce que je ne vois que ça :

 

Brillant. Juste brillant. Et érudit, et sensible, et tellement de choses à la fois qui font qu’on ne ressort pas indemne de cette lecture.

 

 

 

 

Booooon, eh bien je pense, amis lecteurs, que c’est sur ces mots que je vais vous laisser. Pardonnez mon emphase, je crois que c’est le fait de parler de théâtre qui me pervertit.

 

On se retrouve bientôt pour une nouvelle critique, qui portera, selon mon envie, sur un roman ou sur tout autre chose (#BadTeasing). J’espère que vous serez au rendez-vous, et n’hésitez pas à suivre notre actualité sur Facebook et Twitter !

 

Draconiquement.

 

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