Plumorama : Elodie Serrano

 

Aujourd’hui, nous partons à la rencontre d’une autrice locale (si vous avez l’impression que je parle d’un producteur de légumes, sachez que pas du tout même si Elodie Serrano se définit comme plutôt jardinière) dont le premier recueil vient de sortir. Merci à elle d’avoir accepté de répondre à mes questions !


 

What about a dragon ?

 

Bonjour Elodie Serrano !

 

Vous êtes autrice tout-terrain, à l’origine d’un recueil de nouvelles aux éditions Malpertuis, Le sort en est jeté, dans lequel vous développez votre amour du fantastique et de l’ironie, mais également d’un roman space-opéra à paraître aux éditions Plume Blanche : Les baleines célestes.

 

Merci d’avoir accepté de répondre à cette interview, j’espère la première d’une longue lignée !

 

Première question, je sais qu’elle est fréquemment posée en salon : est-ce que vous vivez de votre plume ?

 

Elodie Serrano

 

Non. Je viens de commencer, donc de toute façon, même s’il existait une possibilité d’en vivre, l’objectif est encore loin pour moi. Les à-valoir sont de plus en plus rares, et sans à-valoir, il faut attendre le premier relevé de droits pour espérer toucher quoi que ce soit, c’est-à-dire à peu près un an après la sortie de l’ouvrage.

 

WAAD

 

Est-ce que vous l’envisagez ou l’avez envisagé ? Est-ce que vous le souhaiteriez ? Parce que j’ai l’impression que la réponse à cette question altère beaucoup le rapport qu’un auteur peut avoir par rapport à ces thématiques.

 

Elodie Serrano

 

Le souhaiter, oui. C’est plus du registre du rêve que de l’ambition dans le sens où je doute d’y arriver, sauf à écrire un roman qui se vende vraiment très bien. Mais j’aimerais me consacrer à l’écriture : entre mes études et le boulot un peu bizarre que je faisais avant, j’avais beaucoup de temps libre sous formes de journées entières de repos pendant lesquelles je pouvais me consacrer à l’écriture. Par conséquent, je sais quel rythme j’ai à ce moment-là, je sais que ça me convient bien et que je n’en oublie pas d’avoir une vie sociale pour autant.

 

Le souci c’est qu’il faut soit publier beaucoup de titres qui rapportent régulièrement en droits d’auteur (il me semble par exemple que Pierre Bordage en vit mais il a beaucoup de titres à son actif) soit des ouvrages qui se vendent super bien (sauf à être J.K.Rowling…)

 

Paradoxalement, j’ai l’impression qu’il y a plus de chance que ça puisse fonctionner côté jeunesse que côté adulte. Je sais que les auteurs jeunesse ont des droits qui sont plus bas mais on ne parle souvent pas des mêmes volumes de ventes, sans compter l’à-côté des interventions en classe. Du coup, j’ai l’impression, parmi mes amis auteurs, que ceux qui sont le plus proches de s’en sortir sont ceux qui publient en jeunesse.

 

WAAD

 

Récemment, on entend beaucoup parler du syndrome de l’imposteur. Pour résumer, il s’agit du sentiment d’illégitimité que peut avoir un artiste vis-à-vis de ses pairs et de son art lui-même. Est-ce que ça vous parle ?

 

Elodie Serrano

 

Oui et non. Ça dépend de la progression d’un projet. Par exemple, avant que le recueil sorte, j’ai beaucoup angoissé. Je me disais que mes écrits étaient anecdotiques, au fond, que je n’avais pas le niveau et que les gens se rendraient bien compte en le lisant que mon travail n’était pas intéressant. Pareil pour les baleines. L’éditrice a beau avoir eu un coup de cœur et être vraiment enthousiaste, je suis inquiète en songeant à la sortie future. J’ai peur de décevoir les lecteurs qui ont aimé le recueil, ou ont été interpellés par le titre du roman ou la couverture.

 

Il y a un cap à partir duquel ça va mieux : une fois que je me confronte à des avis. La première chronique du recueil m’a fait beaucoup plaisir et m’a rassurée : des gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam et qui n’ont pas besoin de me brosser dans le sens du poil l’ont aimé. Depuis, je m’inquiète moins pour ce titre. Je sais qu’il va faire sa vie.

 

WAAD

 

J’imagine qu’après une première parution, la seconde paraît toujours plus dure ?

 

Elodie Serrano

 

Ça, c’est un autre problème. Une question de pression face aux attentes.

 

J’ai fait un gros blocage cet été à cause de ça : dès que je me mettais à écrire quelque chose, j’envisageais la publication derrière. J’ai un roman que je dois corriger parce que le pitch a plu à un éditeur et qu’il voulait le lire et ça m’a totalement bloqué. C’est plutôt positif comme contact pourtant…

 

J’ai réussi à me relancer en essayant de reprendre contact avec ce qui fait pour moi le cœur de l’écriture : le plaisir que j’y prends, sans autre horizon. Je me suis forcée à mettre une cloison entre mon écriture et la publication.

 

Les auteurs à qui j’en ai parlé trouvaient ça plutôt normal. Quand on écrit ses premiers ouvrages, personne n’attend rien de nous, on a une ardoise vierge. Mais ensuite, on attend de nous qu’on fasse au moins aussi bien que l’ouvrage précédent.

 

Accessoirement, mes propres attentes ont aussi augmenté, j’ai envie de faire mieux. Mais bon, j’ai réussi à me débloquer, ça fait trois semaines que j’écris à nouveau régulièrement, je suis prête pour le NaNo !

 

WAAD

 

Qu’est-ce que c’est un auteur pour vous ? Et qu’est-ce qu’il faut pour être professionnel ?

 

Elodie Serrano

 

Ce sont des notions différentes mais pas opposées. Si on est dans une démarche d’écriture, de retravail des textes, on est un auteur. Il y a des gens qui diront que n’importe quelle personne qui produit un texte est un auteur, mais je rajoute le côté volonté. Tu écris un texte, tu as envie de le travailler, tu as une démarche. Je n’ai pas attendu d’être publiée pour me considérer autrice.

 

Professionnel, pour moi, c’est la publication qui va faire la différence. Après, il y a un truc étrange avec la nouvelle, je trouve., Comme on publie dans des anthologies et des revues, on passe plus inaperçu, et souvent on ne gagne rien, ou des cacahuètes. Du coup, est-on auteur professionnel ou pas encore ? Je ne sais pas trop y répondre.

 

WAAD

 

En ce moment, il y a un vrai mouvement de fond pour une meilleure reconnaissance de l’importance des auteurs dans le milieu du livre (pétition du SELF, développement de la Charte des auteurs jeunesse, etc.), est-ce que vous êtes concernée par ces mouvements / vous reconnaissez dans ces revendications / en êtes éloignés ? (par exemple parce que vous ne considérez pas l’écriture comme un revenu)

 

Elodie Serrano

 

Concernée, pas vraiment. Déjà, je suis jeune autrice. Mais, je suis aussi de ceux qui ont un métier alimentaire et pour qui les revenus de l’écriture restent du bonus (pas forcément par choix d’ailleurs). Du coup, je pense qu’on ne s’investit pas pareil sur ce genres de questions. Si c’était mon revenu principal, celui sur lequel je compte pour payer le loyer et les factures, j’envisagerais autrement la question.

 

Sur le principe, cela dit, je trouve qu’il y a quand même un souci dans la chaîne du livre, dont à peu près tous les acteurs arrivent à tirer un revenu suffisant, sauf l’auteur (on mettra de côté les petits éditeurs bénévoles ou presque).

 

Pourtant, pas d’auteur pas d’ouvrage.

 

WAAD

 

Outre la répartition des revenus sur les ouvrages, dont vous avez déjà parlé, est-ce que vous vivez certaines situations comme des injustices en tant qu’autrice ?

 

Elodie Serrano

 

Injustice, le mot est un peu fort.

 

Des frustrations, pour sûr.

 

On se sent tous petits, face aux éditeurs, quand on envoie ses premiers manuscrits. On n’ose pas relancer de peur de passer pour l’enquiquineur de service et de diminuer ses chances de publications. On guette sa boite mail avec angoisse, soumis au bon vouloir d’éditeurs qui n’ont ni le temps, ni, pour certains, l’envie, d’ouvrir la boite à manuscrit. Et ça donne l’impression d’être à leur merci.

 

Secondairement, quand le « oui » tant attendu arrive, on est si contents qu’on n’ose pas forcément négocier son contrat. On a peur de faire fuir l’éditeur. On a peur de trop en demander. On ne sait pas ce qui se fait ou pas, et je pense que certains en profitent. C’est difficile de se retrouver dans la jungle éditoriale, et les conseils d’autres auteurs plus expérimentés sont super importants pour ça. Ils ont un peu plus de bouteille, savent nous dire ce qui leur paraît anormal, là où on peut discuter. Mais c’est sûr que la relation auteur-éditeur n’est pas toujours équilibrée.

 

WAAD

 

Si on s’intéresse maintenant à l’écriture proprement dite, est-ce que vous suivez un processus d’écriture particulier quand vous créez ? Des horaires fixes, une cadence, quelque chose comme ça ?

 

Elodie Serrano

 

Je n’ai pas de méthode vu que je suis plutôt jardinière. Dans le Nano, ils parlent de pantser, j’aime bien cette expression, j’ai l’impression de sauter du lit toute échevelée au point d’en oublier de mettre un pantalon, ça me parle comme image. Il n’y a que pour les corrections que je me fais un plan. Je ne suis pas quelqu’un de très méthodique ou organisée. C’est pas rigolo sinon.

 

Pareil pour le rythme de travail. J’ai des périodes créatives où ça bouillonne, je vais écrire tous les jours ou presque sans trop de difficultés, avec des idées qui popent constamment sans le moindre contrôle. Et j’ai aussi des périodes de creux où je n’ai pas d’inspiration. Ça revient, je ne m’affole pas, c’est un peu un système on/off. J’aimerais bien apprendre à travailler plus régulièrement, pour pouvoir produire plus régulièrement.

 

WAAD

 

Pour terminer, et avant de vous remercier, avez-vous des choses à ajouter ou dont vous voudriez parler ? Quels sont vos prochains projets ?

 

 Elodie Serrano

 

Les baleines célestes sortent dans un an, en novembre 2018, chez Plume blanche. C’est assez différent du recueil. J’ai l’impression d’avoir deux personae différentes quand j’écris des nouvelles et des romans. Je n’aborde pas les mêmes thèmes, je ne raconte pas les mêmes histoires. J’ose penser que j’écris de la même façon mais c’est à peu près le seul point commun. Donc j’ai un peu peur que les gens ne sachent pas où donner de la tête, mais on verra bien quand on y sera j’imagine. De toute façon, vu que j’ai sous le coude des projets jeunesse, j’en ai pas fini de multiplier les types de projets.

 

Pour en revenir aux baleines, c’est du space-opéra, un roman d’aventures au ton plutôt léger avec un équipage pas très dégourdi. L’un des personnages commet une énorme bévue et le roman raconte comment l’équipage essaie de limiter les dégâts. Je me suis fait plaisir, j’ai essayé de mêler l’aventure et le côté un peu merveilleux des baleines célestes. En tant qu’êtres humains, on a une fascination pour ce qui nous dépasse et ce qui est tellement plus grand et plus violent que nous. C’est destructeur mais on ne peut pas s’empêcher d’être fascinés. Je voulais rendre ça avec les baleines. Ce sont des créatures magnifiques, merveilleuses mais hyper destructrices. Du coup on les regarde et on se dit « C’est beau quand, même mais elles sont en train de tout détruire là… Mais c’est beau quand même. ».

 

Outre les projets en recherche d’éditeur, j’ai beaucoup de projets pour le NaNo. Je vais essayer d’écrire trois romans en même temps. Il y a deux ans aux Imaginales, j’ai rencontré Marie Brennan qui expliquait que pour elle un mois c’était trop court pour laisser vivre ses romans. C’est quelque chose qui a résonné. Comme je suis jardinière, je pense qu’il faut laisser le temps aux solutions de se créer en tâche de fond du cerveau. Si on va trop vite on va peut-être vers quelque chose de trop simpliste, on se laisse pas le temps de trouver les meilleures solutions. D’où l’intérêt de lancer plusieurs projets en même temps, dans des styles différents, pour les avancer plus lentement tout en tenant ce fichu quota de Nano.

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