Plumorama : Sylvie Miller

Photographie par Xavier Dollo

 

Sylvie Miller m’a fait le plaisir d’accepter une interview lors du festival des Utopiales. Assis à une table de bar, on a refait le monde et c’était franchement chouette. Je vous partage donc le résultat de cet entretien et vous souhaite une excellente lecture !
 
A bientôt !


 

What about a dragon ?

 

Bonjour Sylvie Miller !

 

Vous êtes co-autrice, avec Philippe Ward, de la série Lasser, détective des dieux, une série de romans d’aventure où l’humour, le suspens et la nostalgie forment un joli ménage à trois, qui paraît aux éditions Critic. C’est également chez cet éditeur qu’est paru votre premier roman en solo : Satinka.

 

Merci d’avoir accepté de répondre à cette interview !

 

Première question, je sais qu’elle est fréquemment posée en salon : est-ce que vous vivez de votre plume ?

 

Sylvie Miller

 

Non ! Je suis enseignante et cela me prend beaucoup de temps. Tout le problème des auteurs qui ont un autre métier, c’est de ménager du temps pour écrire. Bien sûr, j’aimerais être plus disponible pour l’écriture.

 

En même temps, j’aime mon métier d’enseignante, le contact que j’ai avec mes étudiants et le rôle que je peux jouer auprès d’eux. Je me souviens d’une vieille discussion avec Mélanie Fazi, traductrice et autrice qui vit de sa plume, qui me disait à l’époque que lorsqu’elle avait arrêté de travailler pour se consacrer à plein temps à ses tâches littéraires, elle s’était sentie un peu en vase clos. En travaillant de chez elle, les premiers temps, elle avait eu le sentiment de ne plus avoir de vie sociale, ce qu’elle avait dû recréer à travers des activités extérieures. Peut-être qu’une partie de moi craint de vivre quelque chose de similaire si j’arrêtais de travailler – ce que, de toute façon, je n’ai pas les moyens de faire, ma plume ne me rapportant pas des ressources suffisantes. Fort heureusement, mon métier d’enseignante n’est pas qu’alimentaire. Il me permet de de faire quelque chose que j’aime et de maintenir de la variété dans ma vie.

 

WAAD

 

Est-ce que vous l’envisagez ou l’avez envisagé ? Est-ce que vous le souhaiteriez ? Parce que j’ai l’impression que la réponse à cette question altère beaucoup le rapport qu’un auteur peut avoir par rapport à ces thématiques.

 

Sylvie Miller

 

Dans l’absolu, j’aimerais bien vivre de ma plume, avec dans un petit coin de ma tête les questionnements évoqués dans ma réponse précédente. Mais avec trois enfants à élever seule et des factures à payer, c’était loin d’être évident et je n’ai pas eu la liberté – ou le courage ? – de faire ce choix de vie. À présent qu’ils ont quitté la maison, peut-être que les choses vont se présenter autrement. J’y réfléchis, en tout cas.

 

WAAD

 

Récemment, on entend beaucoup parler du syndrome de l’imposteur. Pour résumer, il s’agit du sentiment d’illégitimité que peut avoir un artiste vis-à-vis de ses pairs et de son art lui-même. Est-ce que ça vous parle ?

 

Sylvie Miller

 

J’ai mis longtemps à me considérer comme une autrice. Dans la mesure où au début je co-écrivais avec Philippe Ward – qui avait déjà publié des romans et était déjà reconnu comme auteur –, je me disais que je n’étais peut-être pas tout à fait écrivain. Ce sont les copains auteurs qui ont fini par me convaincre que j’écrivais et que je n’avais pas de questions à me poser.

 

J’ai un certain nombre d’amis écrivains qui, en franchissant le pas, se sont posé la question. Quand on débute dans cette carrière, il est facile de penser qu’on n’est pas écrivain « pour de vrai », que tant qu’on n’a pas vendu des milliers de livres, on n’est pas légitime.

 

Mais quand on y réfléchit, il s’agit là d’un faux débat. Avec le recul, je pense que la légitimité se trouve dans ce qu’on écrit. Si l’on écrit, c’est que l’on a des choses à dire. Et si on a la chance d’être publié, alors il faut arrêter de s’interroger ou de douter. Il faut juste faire ce qu’on aime.

 

WAAD

 

Qu’est-ce que c’est un auteur pour vous ? Et qu’est-ce qu’il faut pour être professionnel ?

 

Sylvie Miller

 

L’auteur est celui qui écrit. Le professionnel est celui qui, soit parce qu’il encaisse des droits d’auteur confortables, soit parce qu’il a opéré des choix de vie qui le lui permettent, en vit à plein temps. Cela génère d’autres problématiques puisque ce statut de professionnel implique de générer des revenus suffisants, ce qui est loin d’être facile. Je connais un certain nombre d’écrivains qui sont traducteurs à côté parce que cela permet de faire bouillir la marmite.

 

Sur le fait d’écrire, être professionnel ou pas n’a pas d’influence, si ce n’est le risque, quand on est professionnel, de ne pas avoir de revenus si ses livres ne se vendent pas, ou bien de devoir écrire des livres « alimentaires » et de mettre de côté des projets qui nous tiennent plus à cœur en faisant des compromis parce qu’on a besoin de payer son loyer. Quand on voit le pourcentage dévolu à l’auteur dans la chaîne du livre, ce qui est sûr c’est qu’il faut vendre beaucoup d’exemplaires pour espérer vivre de sa plume !

 

D’un point de vue qualitatif, je ne fais pas de différence entre un auteur qui vit à 100% de l’écriture et un auteur qui n’en vit pas. On trouve de la passion et de la qualité des deux côtés.

 

WAAD

 

En ce moment, il y a en France un vrai mouvement de fond pour une meilleure reconnaissance de l’importance des auteurs dans le milieu du livre (pétition du SELF, développement de la Charte des auteurs jeunesse, etc.), est-ce que vous êtes concernée par ces mouvements / vous reconnaissez dans ces revendications / en êtes éloignés ? (par exemple parce que vous ne considérez pas l’écriture comme un revenu)

 

Sylvie Miller

 

Je ne suis pas une activiste forcenée, mais je signe les pétitions, j’essaie de participer à la réflexion. Mon métier fait que je manque parfois de temps pour m’investir. À titre personnel, chaque fois qu’il s’est agi de discuter avec mon éditeur, j’ai avancé mes arguments et je ne me suis pas laissé faire. Mais il est clair que le rapport de force penche en faveur de l’éditeur tant qu’on n’est pas un auteur de best sellers.

 

J’ai la chance d’être dans une maison d’édition, Critic, qui a un vrai respect pour l’auteur et qui essaie de faire les choses correctement. Au-delà de cette expérience personnelle, je crois qu’il est important que les auteurs puissent se défendre. Quand de grosses maisons d’édition recherchent de la rentabilité au titre, au détriment de la qualité, je trouve cela dommage, d’autant que ce raisonnement financier conduit forcément les jeunes auteurs qui se vendent mal parce qu’ils sont peu connus – ou des auteurs plus installés qui connaissent une baisse de leurs ventes – à être expulsés du paysage. Pourtant, il faut parfois trois, quatre ou cinq romans avant que le lectorat se créé, sauf à publier un best-seller du premier coup. Il y a dix ou quinze ans, cette question ne se serait pas posée. Le modèle économique était différents : on recherchait une rentabilité moyenne, on finançait des livres moins « porteurs » grâce aux bénéfices qu’on faisait sur d’autres qui se vendaient plus. Aujourd’hui, cela n’existe plus. On perd l’opportunité de voir émerger des jeunes talents pour de simples motifs financiers.

 

Je soutiens les camarades, comme Ketty, Sara, et bien d’autres – j’ai une grosse pensée pour notre regretté Yal – , qui s’investissent. C’est un vrai mouvement de fond effectivement, qui est amplifié par l’utilisation des réseaux sociaux. L’auteur est fondamentalement isolé et il est bon qu’il cesse de l’être. Jusqu’à une époque assez récente, en dehors des salons littéraires, c’était très difficile de communiquer avec les collègues et avec le public sur ces questions. Aujourd’hui, il y a une meilleure visibilité sur le net de ces combats et une tendance à organiser un peu plus une forme de représentation collective des auteurs.

 

WAAD

 

Est-ce que vous vivez certaines situations comme des injustices en tant qu’autrice ?

 

Sylvie Miller

 

Il y a plusieurs questions qui m’interpellent.

 

Tout d’abord, avec le développement des réseaux sociaux, de nouvelles tendances se créent concernant les critiques et la visibilité des ouvrages. Je trouve que le rôle des blogueurs est extrêmement positif mais, dans certains cas, il peut être négatif. On appelle parfois « critique » des articles qui sont plutôt des avis de lecture en mode « j’aime/je déteste », parfois très durs. Si cela ne m’effraie pas maintenant que j’ai de la bouteille, je pense que ce genre d’avis très négatif – et souvent subjectif – peut être très mal vécu par un jeune auteur. Les critiques argumentées, même négatives, peuvent permettre de pointer du doigt des qualités et défauts de l’œuvre et aider l’auteur à progresser dans son travail. Mais les avis lapidaires et non argumentés sont difficiles à apprécier. Certes, ils apportent de la visibilité à un livre, mais ils peuvent aussi noyer des critiques plus argumentées et plus respectueuses, comme celles de Joyeux Drille. Cela peut paraître injuste à un auteur qui cherche à défendre son travail auprès du public.

 

Un autre point concerne la communication des grandes maisons d’édition. Dans la mesure où elles disposent de moyens importants, ces maisons monopolisent les espaces de communication, ce qui ne permet pas aux petites maisons d’édition d’exister convenablement dans l’espace médiatique. C’est d’autant plus préjudiciable que ce sont ces dernières qui réalisent l’essentiel du travail d’installation des jeunes auteurs, souvent avant de les voir partir pour de plus grosses structures une fois la notoriété de ces derniers établie. Je sais que le système fonctionne ainsi – je ne suis pas naïve –, mais je trouve que c’est dommage.

 

Enfin, un autre sujet me préoccupe : c’est l’apparition, avec le livre numérique, du piratage sur internet qui fait baisser les chiffres de ventes – comme cela s’est produit, en son temps, pour la musique ou pour les films et les séries. Ce problème n’est pas encore largement médiatisé, mais il me semble qu’il fait peser un risque sur le niveau de vie des auteurs, voire même sur la pérennité de leur présence au catalogue des maisons d’édition. Un auteur très médiatisé et beaucoup lu, mais via des copies pirates de ses ouvrages qui ne génèrent aucune vente, va-t-il pouvoir continuer d’être édité s’il ne rapporte rien à sa maison d’édition ? Il me semble que le grand public n’est pas assez conscient de ces questions. Les auteurs, eux, s’interrogent d’ores et déjà.

 

WAAD

 

Si on s’intéresse maintenant à l’écriture proprement dite, est-ce que vous suivez un processus d’écriture particulier quand vous créez ? Des horaires fixes, une cadence, quelque chose comme ça ?

 

Sylvie Miller

 

Compte tenu de mon activité professionnelle qui dévore une bonne partie de mon temps, j’écris dès que j’en ai l’occasion. Mais l’organisation de mon planning universitaire occasionne des temps où je ne peux pas écrire et d’autres, comme les vacances, où j’ai beaucoup plus de disponibilités..

 

Souvent, pendant la période de cours, je consacre mon temps d’écriture à des éléments qui ne nécessitent pas de continuité : recherches documentaires, travail sur le synopsis, morceaux de scènes, etc. Les vacances sont consacrées à la rédaction proprement dite : j’enchaîne les pages et je « produis » intensément. Je travaille beaucoup, sur les conseils de Lionel [NDLR : Davoust], avec le logiciel Scrivener qui me permet de structurer mes écrits.

 

WAAD

 

Souvent on parle d’architectes, c’est-à-dire d’auteurs qui planifient leur roman de A à Z avant d’écrire, de jardiniers, qui laissent vivre leurs personnages, ou d’employés polyvalents (OK, celui-là est de moi), comment vous vous positionnez par rapport à cette question de la plus haute importance ?

 

Sylvie Miller

 

Je me positionne clairement dans le camp des architectes. J’ai besoin d’avoir une vision et un synopsis construits avant d’écrire, en tout cas lorsque je travaille sur un roman. C’est d’autant plus important pour la série Lasser que nous écrivons à deux, avec Philippe Ward, et pour laquelle nous ne pouvons pas nous permettre de partir dans tous les sens de façon incontrôlée.

 

Cela étant, j’imagine que la méthode de travail dépend un peu du projet. Mon expérience littéraire, jusqu’à présent, tend à prouver que ce que j’apprécie, ce sont les constructions élaborées ou biscornues, or il est difficile de mettre en place des narrations complexes sans un travail de structuration préalable.

 

WAAD

 

Parlons de Satinka. On se trouve face à une uchronie de fantasy à la narration déliée et complexe. S’agit-il de sa forme initiale ou est-ce que le texte a été travaillé en ce sens ?

 

Sylvie Miller

 

L’idée de Satinka vient de la chanson « Jenny dreamed of trains », de Vince Gill (je parle de la version de son album intitulé « High Lonesome Sound »). J’aimais l’histoire de cette petite fille qui rêve de trains et qui dépose un penny sur des rails inutilisés pour le retrouver aplatie le lendemain. J’ai décidé de raconter ce qui pouvait se passer autour de cette chanson, ou après. C’était mon thème de départ. J’ai entamé des recherches sur la construction de la voie ferrée transcontinentale aux États-Unis, au XIXe siècle. J’ai installé l’histoire de mon roman dans des villes mythiques de cette époque, comme Colfax ou Dutch Flat, qui ont joué un rôle dans cette construction, ou bien dans des lieux emblématiques comme la Sierra Nevada .

 

Ensuite, je me suis posé la question de l’aspect fantastique. J’avais envie de montrer le présent, mais aussi d’évoquer le passé de la Californie. J’avais aussi envie de parler des gens dont la vie a été impactée par la construction de la voie ferrée : les colons américains, les indiens californiens qui se faisaient massacrer avec l’appui du gouvernement fédéral pour les spolier de leur terre et les ouvriers immigrés chinois qui ont trimé comme des bêtes sur le chantier. Il y avait là, me semble-t-il, un terreau fertile à faire cohabiter des magies : l’animisme chinois, le chamanisme indien et la magie irlandaise. En évoquant les descendants de ces différents personnages du XIXe siècle, je me suis promenée entre différentes époques, et la structure de Satinka est née de cette manière.

 

WAAD

 

Pour terminer, et avant de vous remercier, avez-vous des choses à ajouter ou dont vous voudriez parler ? Quels sont vos prochains projets ?

 

Sylvie Miller

 

Je voulais ajouter une chose. Cela ne transparaît peut-être pas, mais Satinka a fait l’objet d’un très gros travail de recherche qui s’est révélé passionnant. La plupart des descriptions concerne des personnages ou des lieux qui ont existé. Pour parler des colons irlandais, par exemple, je me suis inspirée de récits de voyages du XIXe siècle. Pour traiter des indiens Yahi, je me suis appuyée sur la documentation du Phoebe A. Hearst Museum of Anthropology de Berkeley. De même, les noms des travailleurs chinois sont ceux qui apparaissent sur les payrolls de l’époque et la description des chantiers est tirée des archives en ligne de la Central Pacific. Ainsi, si vous vous étonnez que les indiens décrits dans Satinka n’aient ni chevaux ni tipis, c’est parce que c’était le cas ! Les tribus de Californie vivaient d’une façon bien différente de celles des grandes plaines du centre des États-Unis. Si j’ai pu, à travers mon roman, restituer un peu de l’histoire de tous ces gens, j’en suis ravie !

 

Concernant mes projets, avec Philippe Ward, nous travaillons sur le tome 5 de Lasser. Dans cette fin de cycle, Lasser repart en Gaule, son pays d’origine. Ce sera l’occasion, pour le lecteur, d’explorer une nouvelle mythologie, avec une nouvelle galerie de portraits divins – et de nouveaux personnages secondaires entourant notre détective –, mais aussi de voir Lasser confronté à son passé.

 

Je fais également des recherches documentaires pour un roman fantastique teinté de fantasy dont l’intrigue devrait se situer en Haute-Loire, près du Mont Mézenc, à l’époque de la première guerre mondiale. Il s’agira d’un huis clos dans une ferme isolée, coupée du monde en plein hiver par un vent violent, la burle, et où un étranger se désignant sous le nom de Bateleur, se présentera pour emporter un ou plusieurs personnages dans un monde de fantasy lié au Tarot de Marseille. L’intrigue est encore floue et je pose le cadre peu à peu, au fil de mes recherches. Il est possible que les choses évoluent dans une direction différente de celle que j’envisage à l’heure actuelle et que je vous ai décrite. Mais c’est le lot d’un certain nombre de projets littéraires : l’auteur croit au départ qu’il sait ce qu’il va faire, et l’écriture l’emmène là où elle veut aller…

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