What about… Arcadia ?

Couverture par Noëmie Chevalier

 

« Je vous prie de noter, fait Gabriel dans l’encadrement de la porte, deux doigts appuyés sur la tempe, je vous prie de noter que nous sommes en train de perdre la raison. » (Fabrice Colin, Arcadia – l’intégrale, Bragelonne, p. 64.)

 

Ce passage résume la sensation que j’ai pu avoir en lisant ce livre. L’esprit de ce roman n’est pas insensé, au contraire tout est savamment pesé et référencé et nous berce dans une folie contemplative.

 

Au départ, je dois avouer que ce qui m’a décidé à acheter ce livre, c’est sa couverture. L’image est juste magnifique et il y a des dorures pour compléter le tout. Des DORURES quoi ! En dragon frénétique appâté par l’or, je m’emparais de l’ouvrage et lançait mon très célèbre « rire discrètement machiavélique ».

 

J’ai longtemps hésité à m’asseoir dessus pour le protéger, ce qui explique qu’il est resté un bout de temps sur mes étagères sans que je m’y attarde, et une fois que je l’ai eu terminé, j’ai eu à la fois la sensation de n’avoir rien compris et le sentiment d’avoir lu quelque chose de génial. Voici donc mon avis sur ce livre, toutes dorures mises à part.

 

I. De Ternemonde à Arcadia, du fantastique au merveilleux.

 

Initialement publié en 1998 aux éditions Mnémos (J’étais en CE1 et je crachais déjà du feu) Arcadia se composait en deux tomes : le premier intitulé « Vestige d’Arcadia » et le second « La musique du sommeil ». C’est l’un des premiers écrits de Fabrice Colin, à qui l’on doit également le très riche scénario des Brigades chimériques.

 

En 2014, Bragelonne propose une réédition de ce texte, et comme on le voit dans la préface rédigé par l’auteur à cette occasion, il a été choisi de conserver le texte d’origine sans travail de réécriture.

 

L’univers d’Arcadia se divise en deux : Ternemonde, que l’on pourrait associer à notre monde mais touchant à sa fin et caractérisé par le fait que les gens ne rêvent plus, et Arcadia, le monde des rêves, comparable à celui des Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, auteur de l’époque victorienne, ce qui n’est bien sûr pas un détail laissé au hasard.

 

Dans l’univers des rêves cohabitent des figures de l’art victorien, des divinités, les légendes arthuriennes, et plus généralement le Londres du XIXème siècle accompagné de son folklore.

 

De quête du Graal, il ne sera toutefois pas ici question. C’est le conflit entre les chevaliers de la table ronde et Mordred qui importe pour cet ouvrage. Ce sont toutefois les personnages en tant que symboles celtes plutôt qu’en légendes que nous serons amenés à côtoyer ici. Le monde des rêves suit en quelque sorte le schéma arthurien incarné par les personnages rêvés d’une époque : à savoir les peintres et poètes victoriens.

 

Rapidement nous sommes pris dans l’enchevêtrement d’univers et de motifs de cet ouvrage. Au cours des pages, nous ne suivons pas un personnage singulier et il n’y a pas, au sens propre, de véritable protagoniste. Arcadia prend la forme d’un roman choral (bon, 1998 ça va), où nous sommes amenés à côtoyer plusieurs points de vue à travers plusieurs personnages et dans plusieurs dimensions (ça fait beaucoup de plusieurs). Pour accentuer l’effet « chorale », on pourrait qualifier le rôle des individus que nous rencontrons de « symboliques » : les événements sont mis en œuvre de façon à ce que l’agissement des personnages s’ordonne mécaniquement à la façon d’objets célestes mouvant autour de leur orbite.

 

L’ensemble de la lecture est une entrevue avec une bulle onirique. Certains personnages vont rencontrer ce monde des rêves presque au même titre que nous (#mise en abyme). Ce livre est une harmonie de singularité qui se lit comme un ensemble.

 

La multitude des esprits (et grands esprits victoriens) que nous rencontrons est fascinante. Ce sont bien leurs caractères qui permettront à cet immense chœur d’aller de l’avant. De plus je trouve que Fabrice Colin réussit le jeu de nous immerger dans la tête d’un personnage en très peu de ligne. Une partie des personnage étant des personnages historiques, nous avons l’impression d’avoir un peu rencontré de grands esprits par la biais de ce roman.

 

Tous ces éléments me permettent de conclure que ce roman tient à la fois du fantastique et du merveilleux. Le monde des rêves est, par lui-même, merveilleux. On y voit de la façon la plus naturelle qui soit l’irruption des chevaliers de la table ronde, l’apparition de fantômes et les déambulations de wombats (adorables créatures d’Australie qui rejoindront un jour ma collection de « trucs beaucoup trop mignons pour s’en passer plus longtemps »). Bref, le merveilleux est le décor lui-même. A contrario, « Ternemonde » nous rapproche d’un scénario fantastique. Ici, les personnages ont perdu la capacité de rêver, et sont à la recherche du merveilleux perdu en Arcadia. Je qualifierais donc ce volet de fantastique, car les personnages arpentent notre monde à quelques détails près.

 

Ce roman est le récit d’une rencontre entre un univers rêvé et notre monde désenchanté. Fabrice Colin parvient à faire de son roman le miroir de la relation lecteur-livre dans nos sociétés modernes. On comprend d’ailleurs que les personnages d’Arcadia sont les alter-ego des personnages contemporains, ces dernier étant leur pendant steampunk.

 

II. Un livre steampunk ?

 

J’ai acheté ce livre lors de sa sortie à la Librairie des quatre chemins, une super librairie que je vous conseille vivement si vous habitez aux alentours de Lille.

 

Si ma mémoire est bonne, ce roman était présenté dans une sélection Steampunk, le genre étant très actif en 2014 (encore qu’il ne me semble pas que l’engouement se soit tari, bien au contraire).

 

Pour situer rapidement, le Steampunk est en premier lieu un genre littéraire qui tire son esthétique de l’époque victorienne auquel s’adjoignent des accents futuristes à travers le développement de la machine à vapeur (en tant que non-avertie, on rapproche souvent ce genre de l’esthétique de Jules Verne).

 

Je n’ai lu aucun des « grands classiques » du genre, et suis plutôt profane dans le domaine, mais pour moi plusieurs points permettent de situer l’ouvrage de Fabrice Colin dans l’esthétique steampunk (ceci reste ouvert à débat bien entendu).

 

Arcadia, le monde des rêves se situe dans le Londres victorien en 1872 , l’ère du fantasme steampunk. On a l’habitude que ce style soit représenté par le futurisme victorien de la machine. Or, à la lecture de cet ouvrage, aucune machine en tant que tel ne prend réellement une place dans cet univers. Pourtant, on ne peut nier que l’ambiance et le motif de cet ouvrage sont éminemment steampunk.

 

Le clin d’œil du monde des rêves est par ailleurs loin d’être anachronique, Lewis Caroll faisant pleinement partie des auteurs victoriens. De plus, le monde des rêves permet de mettre en perspective le rôle assigné à chacun des personnages. L’aspect « incarnation » est très important dans le steampunk et est parfaitement retranscrit ici. Les personnages sont dans l’incarnation pure.

 

Il y a un côté punk dans cet ouvrage (oui oui), l’irrévérence propre au steampunk, c’est-à-dire l’irrévérence courtoise. Cela prend la forme d’un mélange des genres, de la description de ménages à trois ou quatre protagonistes, etc.

 

La folie est un motif fort de ce livre. Folie créative bien sûr, tout comme le fait souvent le steampunk avec son personnage du savant fou qui va voler grâce à la vapeur, en Icare des temps modernes. Bon, là, encore une fois, il n’y a pas de machine, si n’est des tramways, mais vous avez l’idée : le steam « punk », c’est de l’irrévérence.

 

Si, au premier abord, j’ai pu être déroutée par la présence des légendes arthuriennes dans un univers de vapeur, c’est pourtant sa compagnie qui confirme le style. Ces mythes ont parfaitement leur place dans la culture steampunk, d’une part parce que dans les ouvrages fondateurs du genre il était question de légendes arthuriennes et d’autre part parce que dans l’art victorien la présence des légendes arthuriennes est très forte. En effet, c’est à cette époque qu’on trouve un regain d’intérêt pour l’époque médiévale.

 

Le mélange des genres est parfaitement mené et conduit à la création d’un véritable univers de rêves et de vapeur. Plus que du simple steampunk, on a ici affaire à de la dreampunk parfaitement gérée.

 

III. Symphonie.

 

Cela dit, Arcadia c’est avant tout l’histoire de la fin du monde où les personnages n’ont qu’un rôle préétabli à jouer. Ce roman est la mélodie délicate d’une fin de monde victorienne.

 

On peut parler de vraie symphonie littéraire : comme dans une symphonie, chacun a un rôle défini, l’histoire est décomposée en actes qui mènent à un dénouement connu de tous ou presque. Comme dans une symphonie, c’est l’ensemble qui compte et c’est le chemin de chaque individualité qui permet de tenir la totalité. Comme dans une symphonie, c’est un mélange d’arts, on savoure le chemin plus que la fin, ce qui est intéressant c’est la lecture des pages en elles-mêmes et non l’histoire.

 

On savoure chaque chapitre de l’œuvre à l’écriture soignée et ciselée. Depuis le début du roman, la fin est annoncée. On sait que nous sommes dans un récit de fin du monde, sauf que comme le soulignent les personnages eux mêmes, la fin n’est pas un grand fracas, mais quelque chose que l’on attend et que l’on contemple.

 

Ce que j’ai aimé par dessus tout, c’est le travail autour de la notion de temps : la fin du monde, l’inquiétude d’abord lente et tranquille puis inquiétante et abstraite. Je ne dirais pas que les personnages n’ont pas peur de la mort et de la fin du monde dans cet ouvrage, ils sont simplement parfaitement raisonnables : ils savent qu’il n’y a rien a faire alors autant attendre. La fin du monde n’est pas un événement soudain et déchirant mais plutôt très lent.

 

On observe d’ailleurs des avertissements tout au long de l’ouvrage : Jack l’éventreur, la neige bleue, le vaisseau fantôme sont autant de mauvais présages. Le rôle de nos auteurs victoriens va être de prendre la peau des personnages de la légende arthurienne, pour contrer l’ennemi qui réside, en toute logique (enfin je saurais pas dire en fait, mais ça semblait logique) en Mordred.

 

Arcadia est donc une symphonie culturelle autour du victorien. Le livre est lui-même écrit dans ce sens et se finit avec l’œuvre des planètes, inspiré de Virginia Woolf, pourtant grande absente des protagonistes.

 

So What ?

 

Cet ouvrage est surprenant. Je peux, sans mentir, dire que j’en ai apprécié la lecture. Sans saisir l’ensemble des subtilités et des enjeux de l’univers, il est plaisant d’être bercé dans cette bulle onirique. Pourtant, dans un premier temps, j’étais un peu déroutée de ne pas comprendre les règles et la structure de l’univers. Mais j’ai finalement réalisé que le chemin de cet ouvrage est dans le plaisir de la lecture lui-même. Il ne faut pas attendre d’Arcadia un récit épique mais une écriture contemplative où tout semble savamment dosé.

 

Le plaisir est ici dans l’égarement.

 

Pour ma part, j’ai été complètement perdue dans le système de l’univers, et ce n’est pas plus mal. J’y ai (re)trouvé le plaisir de lire un texte et pas un scénario. L’écriture de qualité m’a vraiment amenée à être une lectrice contemplative des aventures de ce monde. A ce titre, l’ouvrage remplit le rôle que lui a donné l’auteur dans la préface, c’est-à-dire « donner à voir ».

 

Si, comme moi, avant de commencer l’ouvrage vous ne connaissez rien à l’art victorien, je vous conseille de lire le « dramatis personae » en premier lieu et de vous y référer de temps en temps. Si cela permet de situer, cela peut cependant contenir quelques informations sur l’intrigue, encore que, comme je l’écrivais plus haut, le plaisir de la lecture n’est pas dans la découverte de nouvelles péripéties, aussi je ne pense pas que le « spoil » puisse agir ici.

 

Si vous aimez les dorures (ouais, ouais c’est un argument, ok?) et que vous voulez vous plonger tête la première dans le fog londonien, Arcadia est un bijou charmant quoique un peu grossier, dont vous ressortirez pourvus d’un nouveau regard sur l’art victorien. Laissez-vous bercer par les ambiances, oubliez les romans qui vous portent par leurs péripéties et prenez le temps, c’est l’essentiel !

 

 

C’était ma première critique sur cette page, et j’espère qu’elle vous aura plu. Pour ma part, je vous dis à très vite sur Facebook et Twitter pour échanger sur cette dernière !

 

Draconiquement.

 

2 commentaires sur “What about… Arcadia ?

  1. Merci pour ton message 🙂 Personnellement je comprends que certaines personnes n’aient pas réussit à se rentrer dans cet ouvrage, mais au final on en sort avec quelque chose « de plus ». 🙂

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