Plumorama : David Bry

 
David Bry a entendu parler du Plumorama par une de nos lectrices, et il a accepté d’y participer pour notre plus grand bonheur. Merci à lui et à très vite !

 


 

What about a dragon ?

 

Bonjour David Bry !

 

Vous êtes l’auteur de plusieurs romans et nouvelles de fantasy et de science-fiction. Que passe l’hiver, votre dernière parution aux éditions l’Homme Sans Nom, emprunte au lyrisme du théâtre que vous connaissez bien en y joignant des influences slaves et un goût pour la quiétude très prononcé.

 

Merci d’avoir accepté de prendre le temps de répondre à nos questions dans le cadre de ce panorama des plumes de l’imaginaire !

 

Première question, je sais qu’elle est fréquemment posée en salon : est-ce que vous vivez de votre plume ?

 

David Bry

 

Non. Les revenus que je tire de l’écriture varient entre 0 et 4 mois de SMIC selon les années, ce qui ne me permet pas d’en vivre. J’ai donc un travail supplémentaire dans l’informatique, qui lui me fournit des revenus réguliers.

 

WAAD

 

Est-ce que vous l’envisagez ou l’avez envisagé ? Est-ce que vous aimeriez bien ? Parce que j’ai l’impression que la réponse à cette question altère beaucoup le rapport qu’un auteur peut avoir par rapport à ces thématiques.

 

David Bry

 

J’en ai rêvé, ça c’est certain, et j’en rêve encore oui, parfois. Mais je suis réaliste, et je sais que vivre de son écriture est rarissime. Aussi, je réfléchis plutôt à la manière d’en vivre au moins partiellement, et à diminuer mon temps de travail salarié pour me réserver un, voire deux jours par semaine d’écriture. Cela me permettrait d’écrire mieux, plus, et dans de meilleures conditions qu’une éternelle course après le temps.

 

WAAD

 

Récemment, on entend beaucoup parler du syndrome de l’imposteur. Pour résumer, il s’agit du sentiment d’illégitimité que peut avoir un artiste vis-à-vis de ses pairs et de son art lui-même. Est-ce que ça vous parle ?

 

David Bry

 

Complètement. J’ai huit romans derrière moi, une quinzaine de nouvelles, cela va faire dix ans que mon premier livre a été publié et, malgré tout cela, je commence seulement à ne plus me sentir hyper mal à l’aise quand je me présente en tant qu’écrivain.

 

Ce sentiment vient en partie du regard général posé sur l’auteur, qui écope à la fois la casquette pas sérieuse de « l’artiste » qui ne vit « même pas » de ce qu’il produit, et de la vision parfois condescendante qu’ont certains sur la littérature de l’imaginaire. Mais il prend aussi sa source, en ce qui me concerne, dans mon arrivée au sein du milieu de l’édition. J’ai débarqué du jour au lendemain, sans connaître personne, et ai eu du mal à trouver une maison d’édition où m’installer pour plusieurs romans (mais c’est chose faite, ouf !). Ces années à ne pas savoir si mon prochain manuscrit serait publié ou non ne m’ont pas aidé à me trouver légitime.

 

Pour autant, et même s’il n’est pas très agréable, il n’y a pas que du négatif dans ce sentiment d’illégitimité. Il s’accompagne du doute et le doute est, chez moi, un incroyable moteur. Mes remises en question m’obligent à essayer de faire mieux, encore mieux, toujours mieux, tout le temps.

 

Je suis assez inquiet à l’idée d’être satisfait de ce que j’écris : je crois que ce serait la fin d’une exigence essentielle et indispensable.

 

WAAD

 

Qu’est-ce que c’est un auteur pour vous ? Et qu’est-ce qu’il faut pour être professionnel ?

 

David Bry

 

Un auteur est celui ou celle qui, tout simplement, invente une histoire. On peut être l’auteur d’une seule histoire, ou l’auteur de dizaines, de centaines d’histoires, je n’y vois pas de différence. Certaines prennent en effet des vies entières à écrire…

 

Pour être professionnel, il « suffit » pour moi d’être rémunéré (ou d’essayer de l’être) d’une manière ou d’une autre, que ce soit dans de l’édition à compte d’éditeur ou d’auteur.

 

Le métier d’auteur étant ce qu’il est (voir question n°1…), il est rare d’être uniquement auteur professionnel. On est souvent autre chose à côté ou en plus, par nécessité ou envie.

 

WAAD

 

En ce moment, il y a en France, et un peu partout en Europe, un vrai mouvement de fond pour une meilleure reconnaissance de l’importance des auteurs dans le milieu du livre (pétition du SELF, développement de la Charte des auteurs jeunesse, etc.), est-ce que vous suivez ces mouvements / vous reconnaissez dans ces revendications / en êtes éloignés ?

 

David Bry

 

Je me reconnais dans ces différents mouvements, oui, et je les suis avec beaucoup d’intérêt… mais de loin. De loin, car entre l’écriture, mon travail salarié et ma vie de famille, je cours beaucoup…non… tout le temps en fait. Du coup, je n’ai que très peu de temps pour tout le reste. Alors j’essaie de suivre le mouvement, de participer aux pétitions et de suivre les revendications, mais j’avoue me reposer énormément sur les autres. Ce n’est pas idéal du tout, j’en suis conscient. Mais je n’arrive pas à faire mieux que ça.

 

WAAD

 

Est-ce que vous vivez certaines situations comme des injustices en tant qu’auteur ?

 

David Bry

 

Injustice est un terme un peu fort, mais je suis toujours surpris du manque de connaissance (voire de reconnaissance) de la quantité de travail et de l’investissement qu’il faut fournir pour écrire un roman. Certains s’imaginent parfois qu’un livre s’écrit un peu tout seul, que c’est très simple, qu’il suffit de s’installer devant son ordinateur et pif!paf!pouf! voilà l’histoire qui arrive. Eh bien non, ce n’est pas ça, pas ça du tout.

 

Écrire n’est ni facile ni simple. Ni automatique. C’est un voyage, un refuge, une exploration de soi, des autres, du monde, qui peut être aussi douloureuse qu’exaltante. C’est un travail qui se compte en centaines, parfois en milliers d’heures. C’est d’innombrables moments de doutes, des ratures, la crainte de tomber à côté, de voir une année de travail partir en fumée ; l’excitation incroyable qu’on ressent lorsque la bonne idée, l’idée juste, arrive.

 

C’est tout ça, en même temps.

 

Et c’est ce qui rend l’acte d’écrire aussi difficile que magique.

 

WAAD

 

Si on s’intéresse maintenant à l’écriture proprement dite, est-ce que vous suivez un processus d’écriture particulier quand vous créez ? Des horaires fixes, une cadence, quelque chose comme ça ?

 

David Bry

 

Compte tenu de mon travail et de ma vie de famille — à laquelle je tiens particulièrement —, je n’ai malheureusement que peu de temps pour écrire, et les « horaires » me sont de fait imposés : j’écris dans les transports avec un ordinateur portable ainsi que le soir, quand les enfants sont couchés. J’arrive ainsi à me dégager presque trois heures par jour. Je me réserve également le temps du déjeuner pour marcher, seul (mes collègues me trouvent complètement asocial :), et avancer dans la conception des histoires et des personnages. C’est un temps de réflexion qui m’est indispensable.

 

Concernant la cadence, je m’oblige à écrire chaque jour, que je sois fatigué ou pas, malade ou pas, inspiré ou pas. C’est comme ça que je peux avancer à un rythme qui, s’il ne me convient pas absolument (comme j’aimerais que les journées fassent plus de vingt-quatre heures !), me permet de concilier mes différentes vies.

 

WAAD

 

Souvent on parle d’architectes, c’est-à-dire d’auteurs qui planifient leur roman de A à Z avant d’écrire, de jardiniers, qui laissent vivre leurs personnages, ou d’employés polyvalents (OK, celui-là est de moi), comment vous vous positionnez par rapport à cette question de la plus haute importance ?

 

David Bry

 

J’ai beaucoup évolué là-dessus. Sur mes premiers romans, j’étais un pur architecte : chaque chapitre était positionné clairement, décrit clairement dans un fichier de résumé, et je ne m’écartais pas d’un cheveu du chemin ainsi tracé.

 

J’ai commencé à évoluer tout récemment, et à essayer de m’accorder plus de liberté. J’y trouve beaucoup aspects positifs : au-delà du plaisir d’écrire tout de suite, j’aime les surprises que cela peut provoquer dans le fil de l’histoire, j’aime les effets sur les personnages, peut-être plus réalistes, plus ancrés dans leur monde. Il y a cependant une contrepartie : je sens que l’intrigue est moins cohérente, qu’elle nécessite que je fasse des relectures plus restructurantes, d’autant que je suis attentif à cette solidité.

 

Finalement, je crois que je cherche à atteindre un certain équilibre entre ces deux manières d’écrire afin de tirer les bénéfices des avantages de chacune : une intrigue forte, cohérente, au sein d’un monde vivant.

 

WAAD

 

Pour terminer, et avant de vous remercier, avez-vous des choses à ajouter ou dont vous voudriez parler ? Quels sont vos projets du moment ?

 

David Bry

 

Un sujet que je trouve important cette année est la mise en place du Mois de l’imaginaire. Son objectif est de valoriser les littératures de l’imaginaire, de les sortir de la cave ou du coffre à jouets, de montrer qu’il s’agit avant tout de littérature et de l’ouvrir au plus grand nombre. Cela me semble indispensable quand on voit l’importance de l’imaginaire au sens large dans la culture actuelle (Harry Potter, Star Wars, les super-héros, les vampires, etc.), et qu’on la compare à la fragilité de nombre d’acteurs français de la littérature imaginaire (qu’ils soient éditeurs, libraires, illustrateurs, auteurs, …).

 

J’aime beaucoup cette démarche et suis heureux de voir qu’elle a pu rassembler un grand nombre d’acteurs du milieu. Je suis très curieux de voir quels seront ses effets, et comment elle va se poursuivre.

 

En ce qui concerne mes projets, 2018 va être comme 2017 une très grosse année en termes de travail. Les résultats se feront sentir en 2019, où je devrais publier trois romans, ainsi que voir la concrétisation d’un autre projet pour l’instant encore confidentiel, hors littérature, mais tout aussi passionnant ! À suivre, donc :).

 

Pour finir cet entretien, et avant le « Bonnes fêtes ! » d’usage, un petit merci à vous pour cet éclairage sur nos métiers d’auteurs, à travers le regard de beaucoup d’entre nous.

 

Très bonnes fêtes à tous ! 🙂

 

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