Edition, révolution et Bisounours.

Ceci n’est pas une intro.

« Entre les conclusions du rapport Racine, la tribune récente d’Audrey Alwett et Christophe Arleston, et les soubresauts provoqués par l’interview de Vincent Montagne dans les Echos, les éditeurs n’ont pas bonne presse ces derniers jours.

Pourtant, derrière ce même terme, se trouvent des structures qui n’ont de commun que le métier (et encore). Qui pourrait prétendre aujourd’hui qu’une maison d’édition comme Gallimard dispose des mêmes responsabilités et des mêmes pouvoirs qu’une autre de taille bien plus modeste ? »

C’est probablement comme ça qu’un petit éditeur devrait débuter une tribune. Ce serait le plus confortable, le plus raisonnable et le plus audible (parce qu’on écoute plus les éditeurs que les auteurs).

Sauf que.

Sauf que malgré tout l’acharnement que je pourrais montrer à défendre les petites et moyennes maisons d’édition – je suis directement concerné – il y a une réalité économique et humaine indéniable : sans auteur·rice·s, pas de livres.

On peut retourner la question sous tous les angles, brandir des chiffres, pointer une situation difficile pour tout le monde, pousser des cris d’orfraie devant la mort de la surproduction (je ne m’en remets toujours pas…), ce simple fait demeure : sans auteur·rice·s, pas de livres.

Tenez, je le paraphrase même, pour être certain que le message passe : plus d’auteur·rice·s, plus de livres.

Alors quand les auteur·rice·s demandent à être écouté·e·s parce que le monde du livre les tue à petit feu, qu’un rapport fait remonter tellement de problèmes qu’on peut se poser légitimement la question de la pérennité de la seule activité d’écrire, on devrait interrompre immédiatement toutes nos querelles de clocher, nos concurrences stériles et nos disputes vaines pour se poser la seule vraie question pertinente : « Comment peut-on aider concrètement les créateurs ? ».

Pas « De qui est-ce la faute ? » (ou seulement pour être sûrs de ne pas reproduire les erreurs passées puis pour rechercher les responsabilités en temps et en heure).

Pas « N’y a-t-il pas d’autres acteurs malheureux ? » (plot twist, mieux payer les auteur·rice·s, c’est lutter contre la surproduction, donc protéger les libraires et préserver les petites maisons d’édition, #CercleVertueux #OnSeTueAVousLeDire).

Non, juste : « On fait quoi, là, maintenant, et avant qu’il soit trop tard, pour aider les auteur·rice·s ? ».

Orgueil et préjugés.

Alors, oui, évidemment que la tentation est forte de se congratuler entre maisons d’édition éthiques et responsables (un slogan que ne renierait pas l’Education Nationale). Si je prends notre seul exemple, avec Projets Sillex on rémunère les auteur·rice·s à 30% et on se positionne depuis le départ dans une démarche de circuit-court qui s’oppose à la surproduction, c’est déjà énorme, non ? Mais si tout ce qu’on trouve collectivement à faire, en tant que profession, c’est la création d’un #NotAllEditeurs et un monologue plaintif sur notre propre situation, c’est qu’on a loupé l’idée de départ.

Evidemment aussi qu’on a envie de reporter le problème sur d’autres. De dire, au hasard, que l’Etat est coupable de ne pas légiférer sur le sujet et de ne pas encourager les lecteurs et lectrices. Mais c’est un détournement du problème. Et comme le dit très justement Debord, « Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologie. ». L’Etat a ses propres problématiques, pour lesquelles il doit et devra rendre des comptes, et nous, éditeurs, devons être engagés aux côtés des auteur·rice·s pour porter leur voix et leurs revendications. Cela étant, ça ne peut pas suffire.

Parce qu’à la fin, c’est à l’éditeur, contraint ou non, qu’il reviendra de trouver la solution pour mieux payer les auteur·rice·s.

Ça n’amuse pas les auteur·rice·s de porter une action militante (ça n’amuse personne en fait, il suffit de lire le dernier post de Denis Bajram pour s’en rendre compte). Tout le monde préférerait juste faire son métier dans de bonnes conditions sans perdre son temps en réunions syndicales et en actions de lobbying. Mais si les auteur·rice·s n’ont pas le choix, il serait anormal de penser qu’en tant qu’éditeurs nous l’avons plus.

Que ce soit au nom de la sacro-sainte culture (pas d’auteur·rice·s, pas de livres, je l’ai dit ou pas ?), de l’économie (des auteur·rice·s qui militent, ce sont des auteur·rice·s qui n’écrivent pas) ou, peut-être, de manière audacieuse, du seul fait de penser que les auteur·rice·s sont des humains qui méritent le respect, il est temps de changer le paradigme. Radicalement.

Comment peut-on aujourd’hui se plaindre, par exemple, de l’omnipotence d’Amazon quand le système éditorial est tellement sclérosé qu’il pousse de plus en plus de monde vers l’auto-édition (dont je vous laisse deviner le nom du principal acteur) ?

Comment peut-on oser prétendre que la lecture se perd quand on tue toute possibilité de développer la création ? Est-il seulement possible de ne pas y voir un lien de causalité ?

Comment, enfin, peut-on se revendiquer éditeur passionné des livres quand on regarde mourir avec cynisme un milieu entier ?

Avec Sillex, on a choisi une solution, et elle repose sur l’action directe des lecteurs et le circuit-court. Et oui, peut-être qu’on peut faire mieux, et bien sûr qu’on préférerait être un éditeur « classique », qu’on adorerait ne pas se mêler de politique pour se contenter de faire de bons romans. Mais penser qu’on peut se le permettre est une posture de privilégié, et il est temps, pour une fois, de traiter véritablement les auteur·rice·s comme des partenaires plutôt que comme des subordonnés.

En fait, il serait peut-être temps de comprendre qu’il n’y a pas de camp, ou alors qu’un seul : celui des auteur·rice·s ; celui du livre.

C’est mignon, mais ça change quoi ?

Parce qu’une fois qu’on a dit tout ça, qu’on a déroulé ce qui ressemble à une mauvaise réécriture d’un discours de Braveheart, il reste quoi ?

La conviction que les mots peuvent changer le monde ? Que la force de l’amour et de la bienveillance va bouleverser le monde du livre et sauver la situation ? Comme chez les Bisounours ?

Oui. C’est ça qui reste.

Je ne suis ni optimiste ni naïf, plutôt lucide et acharné, et je le pense : les mots vont changer le monde, et chacun d’entre nous porte sa part de responsabilité sur ce qui adviendra.

Toute action est politique par nature, et c’est dans l’intérêt des acteurs les plus établis de nous déposséder de cette faculté, de nous donner l’impression que nous ne pouvons rien changer et de nous culpabiliser de ne pas être parfait·e·s.

Vous lisez ça ? Vous êtes déjà plus conscients du problème que beaucoup. Et il ne tient qu’à nous tous (lecteurs et lectrices compris, bien sûr) de faire en sorte que l’information soit relayée au plus grand nombre.

Nous avons le pouvoir de décider de quoi sera fait le monde du livre demain, en privilégiant les modèles vertueux, en exigeant des éditeurs un respect de l’auteur·rice, en achetant les livres en librairie, en écrivant à nos député·e·s, en demandant l’application du #RapportRacine partout et tout le temps, en nous informant et en relayant les sollicitations des principaux concernés.

Avec Sillex, on va poursuivre notre chemin et ce combat, en nous tenant à côté des auteur·rice·s, comme allié et comme relai. En respectant leur parole. On continuera à proposer 30% de rémunération comme minimum, à essayer d’être les plus transparents possibles, à relayer les luttes des acteurs du livre et à nous engager de toutes les manières (en écrivant à notre député, comme aujourd’hui, en donnant cours sur les difficultés que rencontre aujourd’hui le milieu de l’autorat, etc.).

A nous remettre en question quand ce sera nécessaire, aussi.

A refuser ce silence poli de l’entre-soi, toujours.

Et on vous remercie infiniment, vous qui êtes toujours plus nombreux à nous accompagner sur cette voie plus juste.

La bienveillance vaincra, les Bisounours ont raison.

C’est certain.

Une réflexion au sujet de « Edition, révolution et Bisounours. »

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