Plumorama : Adrien Tomas

 
Hey !
 
Jour 3 et c’est Adrien Tomas qui nous parle de sa vie d’auteur, de sa décision de vivre de sa plume et de son actualité.
 
A très vite !

 


 

What about a dragon ?

 

Bonjour Adrien Tomas !

 

Vous êtes traducteur, écrivain public et bien sûr auteur de plusieurs romans aux éditions Mnémos. Votre dernière série, Le Chant des Epines, est un retour dans l’univers de la Geste du Sixième Royaume où la magie ancestrale côtoie l’humanité (au sens large) la plus pragmatique.

 

Merci donc d’avoir accepté de répondre à nos questions dans le cadre de ce panorama des plumes de l’imaginaire !

 

Première question, je sais qu’elle est fréquemment posée en salon : est-ce que vous vivez de votre plume ?

 

Adrien Tomas

 

C’est une question pour laquelle je ne peux pas encore donner de réponse définitive, parce que la situation est encore récente pour moi. J’ai quitté mon précédent emploi salarié en janvier 2017 et je tente depuis de vivre de l’écriture. Je ne suis pas encore certain d’en être capable, mais je fais tout pour.

 

WAAD

 

Est-ce que vous avez l’impression que c’est devenu plus dur ces dernières années ? Pour quelles raisons selon vous ?

 

Adrien Tomas

 

En tant qu’auteur à plein temps « débutant », oui, je constate que c’est plus difficile, et que je n’ai probablement pas choisi le meilleur moment pour démarrer. J’ai vu des auteurs de BD arrêter purement et simplement leur métier, des écrivains galérer à boucler les fins de mois, le tout dans un contexte économique où, clairement, les dirigeants n’ont pas conscience (ou se moquent complètement) des réalités du métier : hausse des cotisations sociales sans aucune compensation, diminution du pouvoir d’achat, aucune aide, aucun chômage, etc.

 

Pour faire simple : les auteurs gagnent très peu, et doivent reverser un pourcentage important de ce qu’ils touchent pour financer des droits sociaux auxquels ils n’auront pas accès. Et pourtant, nous sommes littéralement à la base de toute la création en France…

 

WAAD

 

Récemment, on entend beaucoup parler du syndrome de l’imposteur. Pour résumer, il s’agit du sentiment d’illégitimité que peut avoir un artiste vis-à-vis de ses pairs et de son art lui-même. Est-ce que ça vous parle ?

 

Adrien Tomas

 

Oui, cela me parle. J’ai eu la chance incroyable de recevoir le prix Imaginales pour mon premier roman publié, alors que je mettais à peine le pied dans le milieu. Cela aurait pu me rendre arrogant et sûr de moi, mais en réalité ça m’a plongé dans une phase de doute et d’inquiétude qui m’a fait perdre pied avec l’écriture pendant plusieurs mois. Je pense que dans mon cas c’était clairement lié à l’angoisse du second bouquin : quand on a à son actif un premier ouvrage qui a raisonnablement plu, on est attendu au tournant pour le suivant, d’où l’inquiétude.

 

Le syndrome de l’imposteur me touche toujours de temps en temps, parfois sans raison particulière (ou en tout cas sans que je puisse l’identifier), parfois en lisant ce que fait un autre auteur et en trouvant ça tellement mieux que ce que je fais, parfois en tombant sur une chronique qui descend tout ce que j’ai cherché à faire… Je pense que c’est un mal réel, qui a un véritable impact sur l’auteur, mais contre lequel on est censé se blinder. Cela a un côté négatif, certes, ce n’est jamais agréable de se remettre tout le temps en question, de douter et d’être anxieux ; mais d’un autre côté cela permet parfois de se réinventer, de se renouveler, d’oser tenter d’autres expériences.

 

J’ai l’impression que c’est la philosophie de beaucoup d’auteurs : utiliser le négatif pour se renforcer. Une méthode qui fonctionne, que je pratique tant bien que mal, mais en ces temps de repli sur soi et de difficultés persistantes dans le métier, a-t-on vraiment besoin d’en rajouter ? En ce moment j’ai plutôt tendance à conseiller de lutter contre ce syndrome, de le voir comme un accès de doute inutile, douloureux et contre-productif qui réduit nos défenses déjà bien attaquées. Les autres font mieux ? Grand bien leur fasse, ce n’est pas (censé être) une compétition. Une critique te descend ? Son rédacteur a tout à fait le droit d’avoir mauvais goût.

 

Je préfère militer pour le bien-être et la confiance en soi chez les auteurs, parce que même si les heurts permettent parfois de faire surgir des ressources insoupçonnées, je crois que c’est en allant réellement bien qu’on peut avancer.

 

WAAD

 

Qu’est-ce que c’est un auteur pour vous ? Et qu’est-ce qu’il faut pour être professionnel ?

 

Adrien Tomas

 
Pour moi, un auteur est un créateur, un inventeur, quelqu’un qui a un jour eu une idée (ce qui peut arriver à tout le monde) et en a fait quelque chose (ce qui est beaucoup plus rare). C’est quelqu’un, et c’est important, qui a achevé quelque chose. Il y a un nombre incroyable de gens qui ont envie d’écrire, de dessiner, de peindre, de faire de la musique… pour une infime minorité qui le fait vraiment.
 
Un auteur professionnel, c’est une histoire de rencontre : c’est quelqu’un qui fait en sorte que son œuvre soit lue/contemplée/écoutée par un public dépassant son cercle familial et social. En plus concret, c’est faire en sorte qu’un parfait inconnu paye pour accéder à notre œuvre. La dimension économique, qu’on tente souvent de faire passer pour « sale » pour les purs esprits que sont censés être les auteurs, est justement, à mon sens, ce qui définit un professionnel. C’est quelqu’un qui a la chance ou la volonté de se faire connaître, en rencontrant un éditeur ou en s’éditant soi-même, en utilisant internet, en écumant les salons, etc. Quelqu’un qui a conscience qu’un auteur qui veut vivre de son art doit pouvoir effectivement vivre, que l’écrivain crève-la-faim dans une mansarde des quartiers populaires est une image qui doit définitivement appartenir au passé.
 
Pour paraphraser Ursula LeGuin (je crois, ou alors c’est Stephen King ?) : un auteur professionnel, c’est quelqu’un qui a écrit une œuvre, qui l’a achevée, et qui l’a envoyée partout jusqu’à ce qu’on lui ait envoyé un chèque en retour.
 

WAAD

 

En ce moment, il y a en France, et un peu partout en Europe, un vrai mouvement de fond pour une meilleure reconnaissance de l’importance des auteurs dans le milieu du livre (pétition du SELF, développement de la Charte des auteurs jeunesse, etc.), est-ce que vous suivez ces mouvements / vous reconnaissez dans ces revendications / en êtes éloignés ? Vous avez récemment franchi le pas pour vivre de votre plume, j’imagine que cela impacte votre vision ?

 

Adrien Tomas

 

Je suis ce mouvement depuis que j’ai mis un pied dans le monde de l’écriture. Mon objectif a toujours été de vivre de ma plume un jour, et même si je n’ai pas forcément eu l’occasion de m’impliquer profondément, j’ai participé dès que j’ai pu aux pétitions, partages d’informations et autres controverses.

 

Personnellement, je trouve aberrant que la majorité des créateurs peine à joindre les deux bouts, alors que ce sont leurs œuvres qui sont à l’origine de milliers d’emplois et de milliards d’euros de bénéfices. Peut-être est-ce la nature des choses : quand on voit les agriculteurs et éleveurs qui sont à l’origine de toute la nourriture et qui frôlent la pauvreté alors que les industries agroalimentaires sont de plus en plus riches…

 

Mais ce n’est pas parce que « c’est comme ça » que ça m’empêche de trouver cela profondément injuste, et de vouloir me battre pour que cela puisse changer.

 

WAAD

 

Est-ce que vous vivez certaines situations comme des injustices en tant qu’auteur ?

 

Adrien Tomas

 

Clairement, oui. Par exemple, écrire un livre réclame des centaines d’heures de travail. Un écrivain lambda ne touchera jamais un SMIC horaire pour ce temps de travail. Nous sommes l’une des seules professions où ça ne choque absolument personne que notre « salaire » horaire soit largement en-dessous du seuil réglementaire.

 

On a évidemment tendance à blâmer les autres, ceux qui prennent aussi une part du gâteau, mais comme l’explique très bien Maliki dans la BD ci-dessous, il n’y a en théorie pas grand-monde à accuser : tout le monde doit bien en vivre.

 

http://maliki.com/strips/a-croisee-chemins/

 

Sauf que les autres en vivent, et parfois même très bien. Les éditeurs, diffuseurs, imprimeurs gagnent assez pour mettre en place un salariat pour leurs employés – je ne dis pas que c’est facile, évidemment, mais si on compare avec les auteurs ?

 

Moi j’y vois des solutions à creuser : reverser une partie de la TVA prélevée par l’Etat directement aux auteurs ; mettre en place des fonctionnements de mécénat d’entreprise ou de particuliers déductibles des taxes pour aider les créateurs ; employer une partie des taxes prélevées sur les bénéfices des maisons d’édition pour créer un fonds pour les auteurs ou financer une sécurité sociale spécifique…

 

Il y a beaucoup à faire, mais malheureusement il faut pour cela fédérer les auteurs (généralement plutôt individualistes) et affronter les autres acteurs du milieu (éditeurs, diffuseurs, Etat…), qui sont le plus souvent vent debout pour se laisser grignoter leurs parts, quand bien même il serait plus juste de mieux les répartir.

 

WAAD

 

Si on s’intéresse maintenant à l’écriture proprement dite, est-ce que vous suivez un processus d’écriture particulier quand vous créez ? Des horaires fixes, une cadence, quelque chose comme ça ?

 

Adrien Tomas

 

Je m’astreins en général à des horaires fixes, basés sur mes observations quand à ma qualité d’écriture. L’écriture créative se fait le plus souvent le matin, à partir de 8h30 jusqu’en début d’après-midi, où j’ai l’impression de mieux travailler. L’après-midi, où je suis moins concentré, je fais plutôt des corrections, de l’administratif, etc. Et j’écris parfois le soir, quand je peux.

 

Selon les semaines, j’essaie d’écrire entre 10 et 20000 signes par jour, ce qui me fait un rythme d’écriture assez convenable, je pense.

 

WAAD

 

Souvent on parle d’architectes, c’est-à-dire d’auteurs qui planifient leur roman de A à Z avant d’écrire, de jardiniers, qui laissent vivre leurs personnages, ou d’employés polyvalents (OK, celui-là est de moi), comment vous vous positionnez par rapport à cette question de la plus haute importance ?

 

Adrien Tomas

 

Complètement à l’opposé des architectes. Dans le combat entre l’ordre et le chaos, j’ai choisi mon camp : je suis chaotique. J’ai beaucoup de mal à réellement planifier un roman, pour la simple et bonne raison qu’une fois que je l’ai fait, je n’ai plus envie de l’écrire, puisque je sais déjà tout ce qu’il va s’y passer. J’aime bien être surpris par mes propres personnages, ou avoir une super idée en plein milieu et ne pas être gêné par le carcan que j’aurais moi-même construit pour la rajouter et jouer avec.

 

Dans les faits, je me concentre généralement sur mes personnages, mon univers, une situation de départ détaillée et une (très) vague idée de la situation d’arrivée, et je me lance. Jusqu’à présent, ça ne m’a pas trop mal réussi.

 

WAAD

 

Prochainement, nous vous retrouverons dans une incursion dans les mondes de Jack Vance, est-ce que vous pouvez nous parler un peu de l’expérience d’écrire à huit mains ?

 

Adrien Tomas

 

C’était ma toute première expérience en écriture à plusieurs, et j’avoue que je me suis bien amusé. Au début, j’étais un peu inquiet de voir comment il était possible de lier dans un même ouvrage les personnalités, idées, styles d’écriture et visions parfois complètement différentes de plusieurs auteurs. Mais au final c’était passionnant, beaucoup d’émulation, de retours, de rebondissements sur les écrits des uns et des autres. On avait tous notre vision très personnelle de l’œuvre de Jack Vance, la mienne était celle du novice, puisque j’ai découvert Tschaï quelques mois seulement avant de me lancer dans la rédaction.

 

J’ai l’impression d’avoir déployé une vision plutôt analytique et naturaliste de Tschaï, en travaillant notamment sur les écosystèmes, peuples et bestioles emblématiques de l’aspect qui m’intéressait le plus : les cavernes des Pnume. Pour un écologue de formation comme moi, la faune et la flore ultraspécialisées et les adaptations physiologiques et sociétales de la vie dans l’ombre, c’est de l’or !

 

Tout ce que j’espère, c’est ne pas trop choquer les fans de la première heure avec mon interprétation…

 

WAAD

 

Pour terminer, et avant de vous remercier, avez-vous des choses à ajouter ou dont vous voudriez parler ? Après Tschaï, quels sont vos projets ?

 

Adrien Tomas

 

Actuellement, je corrige le troisième et dernier tome du Chant des Epines, qui se trouve être une longue préquelle à la Geste du Sixième Royaume. Une fois ce cycle achevé, je vais me tourner vers de nouveaux projets : j’ai démarré quelques projets en littérature jeunesse, et je réfléchis en parallèle à un nouveau roman adulte orienté steam-fantasy. Et par-dessus tout cela, je prépare un gros projet avec les éditions Mnémos, mais pour le moment je préfère garder la surprise…

 

Sinon, je réfléchis en ce moment à la possibilité d’adapter Notre-Dame des Loups, mon western fantastique, en bande dessinée… A voir si c’est faisable, et si je trouve le temps de le faire !

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