What about… Blackkklansman ?

 
Vous savez pourquoi je ne fais jamais de chronique ciné sur le blog ?
 
Parce que Mü Editions ne fait pas de film ?! Mais enfin petite voix, veux-tu bien arrêter ! (pour les précédentes interventions de PetiteVoix©, c’est par  et par ).
 
Non, si je ne chronique pas de film, c’est simplement parce que je ne connais rien au cinéma et que d’autres que moi sont bien plus légitimes et intéressants à lire sur cette question. Du coup…
 
Vous savez pourquoi je fais une chronique d’un film aujourd’hui ?
 
Parce que ça n’est pas vraiment du film dont on va parler.
 

Le pitch :

  Dans ce film de Spike Lee, inspiré d’une histoire vraie, Ron Stallworth (joué par John David Washington), Américain, premier policier noir de Colorado Springs, dans un pays dont le passé raciste ressemble à s’y méprendre à son présent raciste, décide d’enquêter sur les activités de la cellule locale du Ku Klux Klan. Il en vient, aidé par son collègue Philip « Flip » Zimmerman (interprété par Adam Driver) à infiltrer la cellule. S’entame alors une enquête tendue dans l’extrême-droite raciste américaine du siècle dernier.
 

 

Infiltrer le Ku Klux Klan, une activité à temps plein selon Wikipedia.

 

Le pas-pitch-mais-c’est-important-quand-même :

  Commençons par un fait simple : non, contrairement à ce que vous lirez un peu partout, Blackkklansman n’est, dans son genre, pas une comédie. On rit, c’est vrai, et l’expression « comic relief » n’a jamais été si bien incarnée par un film, tant la dureté des enjeux, la crudité des mots et la violence morale des séquences parviennent à être contrebalancées par un humour grinçant et des séquences téléphoniques jouissives. Pour autant, et au regard de ce qui précède, ne vous attendez pas à ressortir du visionnage de ce film indemne. Le racisme (et son écho, dans le film : l’antisémitisme) n’est pas drôle, qu’on puisse ou non en rire. Et la séquence finale du film le rappelle de la manière la plus efficace qui soit.
 
A ce titre, et c’est un deuxième point important : Blackkklansman est un film culpabilisant. Bien sûr, il adresse l’essentiel de sa charge contre les racistes assumés, le KKK, les néo-nazis et ceux qui font du racialisme une doctrine, mais il est pour moi indéniable qu’il adresse également un message à destination de ceux qui ne s’engagent pas activement dans la lutte contre le racisme. J’aurais toutefois l’occasion d’y revenir.
 
Enfin, il est vital de comprendre que ce film s’inscrit dans le contexte américain, mais il présente les caractéristiques d’une fable, le rendant, par là-même, facilement universalisable.
 

I – La trop dicible horreur.

Il est toujours difficile d’évoquer un thème comme le racisme sans tomber dans le poncif et le jugement. Mais, eh, vous savez quoi ? On s’en fout. Le racisme est une horreur, ses défenseurs des gens dont l’avis ne peut et ne doit pas être toléré. C’est toujours mieux en le disant.
 
L’enjeu de Blackkklansman est exactement celui-là : montrer l’horreur d’un discours sans tomber dans le travers d’un film verbeux. Il n’y parvient d’ailleurs que partiellement puisque le film est composé de quelques très longues séquences dont quatre monologues écrits en miroirs qui ponctuent l’action (deux prononcés par des tenants du racisme et de l’antisémitisme, deux par des défenseurs du Black Power). Cela ne nuit malgré tout pas au film, et ces séquences sont, pour Spike Lee, l’occasion d’exploiter des plans originaux créant des effets oniriques (ou cauchemardesques) qui améliorent le rythme de ces scènes.
 
Quoi qu’il en soit, Spike Lee ne cherche ni à justifier ni à comprendre ceux dont il dénonce la parole, ce qui est une posture qui pourra lui être reprochée (voire lui est déjà) mais qui me paraît être la meilleure réponse à une société américaine (mais pas que) aussi sclérosée par son racisme.
 
De manière ironique, les séquences les plus glaçantes ne sont finalement pas celles où les racistes commettent des actes violents ou menaçants mais plutôt celles où ils s’expriment, parfois durant de longues et douloureuses minutes. Vu la violence ressentie en tant que spectateur blanc, je n’ose pas imaginer ce que cela peut représenter pour un.e concerné.e. (mais là aussi, j’y reviendrai)
 
Les trois acteurs principaux (par ordre d’apparition, John David Washington, Adam Driver et Laura Harrier) accomplissent un travail extraordinaire en appuyant, à travers leurs personnages, sur les creux abyssaux de la pensée raciste. Les dialogues sont efficaces, ciselés, assénés avec conviction et c’est sans conteste l’une des principales qualités du film.
 

 

II – An American story, vraiment ?

  Colorado Springs, deuxième ville la plus importante de l’Etat du Colorado, références appuyées au courant blaxploitation et à la musique soul et funk des années 1970, difficile de nier le contexte très américain du film.
 
Malgré tout, au-delà de ces références culturelles, le film présente un certain nombre de points allégoriques qui le transcendent quelque peu.
 
Pour commencer, la construction des trois personnages principaux est extrêmement intelligente et permet d’aborder la plupart des comportements des concerné.e.s face au racisme.
 
Petit aparté donc : Ron Stallworth est noir, arbore une coupe afro, semble fier de sa différence culturelle et intègre les forces de police, malgré des avertissements peu encourageants de la part du maire de la ville, noir également. Dans une certaine mesure, il incarne le noir policé (tout mauvais jeu de mot serait à exclure)(j’utilise également le terme à dessein, je reviendrai sur le personnage dans la troisième partie), prêt à s’intégrer à un système majoritairement blanc et raciste pour faire évoluer les moeurs pacifiquement, de l’intérieur. Son évolution est faible, et il demeure fidèle à sa fonction jusqu’à la fin. Flip, son collègue, est blanc, élevé dans une famille juive mais non pratiquant. Il est celui qui évolue le plus puisque, dans une scène qui aurait mérité plus d’attention, il reconnaît que malgré son inertie initiale, l’enquête sur le Ku Klux Klan l’affecte beaucoup au regard de ses origines. Enfin, Patrice, leadeuse d’une association d’étudiants noirs, revendique une lutte systémique qui doit passer, sinon par la violence, en tout cas par un soulèvement populaire.
 
Ces trois personnages, par conséquent, voient l’importance du Ku Klux Klan sous un prisme différent, allant de la mission basique pour Flip à la croisade pour Patrice. Sans rentrer dans le détail de chaque scène (je l’ai dit, les dialogues sont très bons), il est amusant de constater que le personnage de Ron, modéré dans toutes ses interventions, est taxé de croisé parce qu’il s’attaque au KKK là où personne ne reproche au chef de la police de faire surveiller, par Ron, l’intervention d’un ex-meneur des Black Panthers auprès d’étudiants.
 
Bon, évidemment, me direz-vous, un trio de personnages archétypaux ne fait pas une fable. Toutefois, le reste des rôles présente les mêmes caractéristiques : de l’idiot influençable à la femme au foyer qui voit dans le racisme un moyen de s’émanciper en tant que femme (manière astucieuse  de montrer que toutes les luttes ne convergent pas aussi logiquement qu’elles le pourraient), Spike Lee met en place des personnages qui portent des idées plutôt qu’un réalisme ou une cohérence.
 
Les séquences oniriques, les particularités de réalisation (inserts d’affiches de blaxploitation pour illustrer les propos des protagonistes, gros plans visages tournés sur fond noir et utilisés lors d’une scène de discours pour montrer l’attention des auditeurs, etc.), et la fin du film cassent souvent le quatrième mur, et provoquent chez le spectateur une impression étrange d’illusion. Le contraste extrêmement dur entre la séquence finale du scénario, sous forme d’happy ending décalé, et la séquence finale du film, en images d’archives, représente pour moi la meilleure preuve que Spike Lee a conçu son film comme une gigantesque version fantasmée (et donc intemporelle) de l’Amérique et de ses travers.
 
Enfin, le film ne pourrait pas atteindre son objectif s’il se contentait de représenter une version réaliste et proche d’une conformité historique de ce scénario.

 


 

III – Un film pour tous.

  On en arrive en effet à ce qui m’a le plus marqué dans ce film, à titre direct (comme personne visée) et indirect (comme personne qui perçoit qu’elle est visée) : sa cible.
 
J’ai lu et entendu plusieurs critiques déplorer que les personnes visées par ce film ne le verraient jamais. De fait, des racistes qui iraient voir un film de Spike Lee qui se moque du KKK ? Jamais de la vie.
 
Il me semble cependant qu’il faut placer peu de foi dans le réalisateur de Blackkklansman pour imaginer qu’il se soit embarqué dans cette aventure avec dans l’espoir que son film fasse changer d’avis la population blanche la plus raciste.
 
Pour ma part, je suis absolument convaincu que le film s’adresse précisément à ceux qui émettent ce regret. Le film s’adresse à ceux qui, même bouleversés par les images atroces de la fin, se contentent de conclure que les racistes sont vraiment vilains tout de même. Le film ne dit pas : « Vous, racistes, vous vous rendez compte que vous êtes pas très très gentils ? », il dit : « Dites, spectateurs blancs qui regardez le film, ça vous dit de nous aider avant qu’on se fasse tuer ? ».
 
C’est en cela que je parlais plus haut de culpabilisation, même si celle-ci est légitime. Spike Lee nous place face à l’horreur d’un discours qui, lorsque nous sommes forcés de l’entendre, comme lors des logorrhées du David Duke du film, nous révulse mais que nous choisissons le plus souvent d’ignorer. Or, c’est peut-être le principal problème : face à l’horreur, nous choisissons souvent l’inaction, partant du principe que si nous n’agressons pas, nous ne sommes pas agresseur. Or, Spike Lee défend la thèse opposée : ne pas agir contre l’agresseur, c’est être l’agresseur. Et c’est une prise de conscience choquante, qui passe par plusieurs degrés d’acceptation mais qui finit par s’imposer comme une évidence.
 
Blackkklansman s’adresse donc à tout le monde et particulièrement à ceux qui, justement, pensent qu’il s’adresse aux autres.
 
Lors d’une séquence particulièrement marquante, les membres du Ku Klux Klan assistent à une projection privée du film Birth of a Nation, terreau de l’idéologie raciste qu’ils véhiculent (et miroir d’une autre séquence insérée, tirée d’Autant en emporte le vent). Les cagoules ôtées, ils sont de simples spectateurs blancs au cinéma, regardant avidement un film raciste sans prendre le moindre recul. Miroir, vous avez dit miroir ?
 
Le personnage de Ron Stallworth, enfin, illustre à mon sens parfaitement la volonté du réalisateur. Il représente un personnage modéré, gentil, et sa manière d’agir, en accord avec la loi, le mène jusqu’à une fin heureuse, à l’opposé du bandit. Toutefois, lorsque le récit s’arrête, et que les archives démarrent, le réalisateur nous rappelle que l’action modérée peut conduire à des tragédies lorsqu’elle n’est pas accompagnée par un mouvement populaire d’importance.
 

 

So what ?

  Blackkklansman est un film brillant, tristement nécessaire et dont le spectre risque de hanter beaucoup de spectateurs, à commencer par moi. Il rappelle que le racisme est une réalité constante et impitoyable pour de nombreux concitoyens, qu’il mène à des tragédies, et qu’il n’existe aucune excuse contre ces comportements.
 
Karl Popper indiquait à ce titre dans La Société Ouverte et ses ennemis (et ce sera la conclusion de cette chronique) :
 

« Moins connu est le paradoxe de la tolérance : la tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui.
 
Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et […] ne répondent aux arguments que par la violence. Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. Il faudrait alors considérer que tout mouvement prêchant l’intolérance se place hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre […]. »

Laisser un commentaire