What about… Dernières fleurs avant la fin du monde ?

Couverture par Jean-Emmanuel Aubert

 

Salut les dragonautes !

 

Comme une Team Rocket sous Tranxène (ce qui, dans une certaine mesure, préfigure sans doute le champ lexical de la chronique), je reviens vous parler d’un roman étrange et atemporel : Dernières fleurs avant la fin du monde, de Nicolas Cartelet, paru aux éditions Mü (mon interlocuteur imaginaire, déjà aperçu dans la chronique de Cyberland, me fait les gros yeux…).

 

Pour l’anecdote, j’avais déjà lu et adoré Petit Blanc, du même auteur, et tenté de le chroniquer à de (très) nombreuses reprises, sous plusieurs supports, avec un sens de la malédiction très prononcé. Petit Blanc était donc un peu, sans m’arroger le talent de Terry Gilliam, mon Don Quichotte à moi.

 

Je rectifie cependant le tir aujourd’hui en commençant par vous raconter de quoi qu’est-ce que ça parle.

 

Le pitch :

 

Dernières fleurs avant la fin du monde nous place dans une époque irréelle, où l’apocalypse n’a pas le goût des bombes et du sang mais plutôt celui de la poussière et de l’ennui.

 

Là vit Albert Villeneuve (déjà présent dans Petit Blanc et condamné, semble-t-il, à vivre mille purgatoires), un pollinisateur chargé de maintenir vivants des cerisiers.

 

Alors que l’ennui se mue en violence, jusque dans son propre foyer, cet ouvrier se voit confier par son patron une mission de précepteur pour sa fille, Apolline.

 

I – Une plume maîtrisée

 

Petit Blanc (une fois n’est pas coutume, je débute une chronique en parlant d’un autre roman…) préfigurait une écriture sensorielle forte et désabusée, finalement beaucoup moins poétique que charnelle et névralgique. Demeurait toutefois un goût pour la perception de l’exotisme, les dialogues introspectifs et les péripéties, qui en faisaient, selon moi, un anti-Zadig.

 

Dernières fleurs marque un tournant dans la vie d’auteur de Nicolas Cartelet, qui abandonne paradoxalement tout à la fois son détachement vis-à-vis de ses personnages et son attachement à la réalité. Il faut lire ces descriptions surréalistes (que ne renierait pas Queneau), se balader entre les lignes, souffrir avec les personnages et percevoir les fondements d’une révolte pour prendre conscience de la progression de l’auteur et du chemin littéraire parcouru.

 

La dualité entre le corps et l’esprit est au centre du parcours du protagoniste, Albert Villeneuve, et c’est à travers ce fil directeur que la plume enlevée du grand orchestrateur du récit tient une place toute particulière en ce qu’elle créé la difficile empathie (j’y reviendrai) nécessaire au lecteur pour que le récit se tienne de bout en bout.

 

Le style rapporté marque l’isolement du personnage, plus souvent perdu dans les méandres de ses tourments que dans la réalité qui s’abat autour de lui. Les élans d’enthousiasme littéraires renforcent à merveille les petites satisfactions du quotidien, et, d’une manière générale, la morosité est renforcée par des choix de style efficaces et originaux.

 

Dernières fleurs rappelle en tous points qu’une plume mise au service du fond aura toujours plus de sens et de valeur qu’un gaspillage d’effets sans but. Couplée à des personnages complexes et réussis, la forme fait du lecteur un spectateur engagé, acteur des différentes luttes dont il est témoin.

 

II – Des personnages abymés

 

Dernières fleurs est en effet un récit de luttes. Mais au-delà de l’excellente retranscription d’une société qui se délite, c’est surtout la lutte intérieure des personnages qui fait la réussite de l’oeuvre.

 

Ainsi, Albert Villeneuve, à peine plus grand que les « petits » dont il fait partie, classe ouvrière désabusée et exploitée, est sans cesse tiraillé entre ses illusions de grandeur et les problèmes liés à sa seule survie. Le récit de cet état d’esprit si particulier, perdu entre une quête initiatique et une tragédie grecque, occupe la majeure partie de l’ouvrage, le reste des personnages étant surtout présent pour créer l’impérative confrontation à la réalité.

 

Il n’est pas anodin que les deux femmes qui occupent l’esprit d’Albert soient chacune l’émanation stricte d’un des aspects de cette tension. Manon, son épouse, qui dévore ses repas avec voracité, est la survie faite femme, prête à tout pour s’assurer de ne manquer de rien et de pouvoir subvenir à ses besoins en toute circonstance. A l’inverse, Apolline, l’élève d’Albert, qui n’a en tête que l’art, est une parfaite allégorie de la liberté, apanage des plus grands de son monde.

 

Sans entrer dans le détail des relations qui animent, font et défont ces personnages, l’état d’esprit d’Albert est toujours mesurable par l’importance (et la nature de cette importance) qu’il accorde à l’une ou l’autre de ces femmes.

 

Toutefois, malgré tout ce qui les sépare, les personnages ont en commun une certaine idée d’absolu et d’extrémité. Il ne s’agit pas que d’allégorie mais aussi et surtout d’un sens de la profondeur qui dépasse pour beaucoup celui déjà perceptible dans Petit Blanc.

 

Nicolas Cartelet donne à voir des vastes nuances de caractère dans ce qui pourrait paraître, pour beaucoup d’autres auteurs, un spectre très réduit. Ainsi, comme l’obscurité comporte forcément sa part de lumière, sans quoi aucun contraste ne peut naître, les états des personnages passent par des étapes finement décrites et reconnaissables par le lecteur. Il réussit, à ce titre, un travail brillant sur les blessures intérieures et l’ego.

 

III – Des thématiques abruptes

 

Il est toutefois un sujet sur lequel le roman de Nicolas Cartelet peut surprendre, c’est celui de certains thèmes abordés, que je ne peux pas taire plus longtemps.

 

Dragonautes qui prêtez une attention particulière à ne pas trop en lire sur ce récit, passez directement au « So what ? » et retenez simplement que le récit possède quelques aspects malsains assumés et traités de manière frontale sans jugement moral salvateur. Pour les autres, je vous explique.

 

Nicolas Cartelet fait le choix, très tôt dans le récit, de faire de la sexualité d’Albert Villeneuve un élément de frustration et une explication de son envie de changement. Ainsi, sa relation avec Manon périclite jusqu’à atteindre un paroxysme au milieu du récit. Or, premier malaise, le personnage a alors des pensées d’une violence inouïe qu’aucun remords ne vient ensuite contrebalancer, nous offrant à voir un homme dont les blessures peuvent créer un danger.

 

En parallèle, le personnage apprend à connaître Apolline, la fille de son patron, et découvre rapidement qu’elle est autiste. Loin de créer une distance entre les deux êtres, ce handicap créé une sorte d’attachement paternel de la part d’Albert Villeneuve qui se plie alors à toutes les volontés de son élève, obsédée par un mystérieux piano. Second malaise, le personnage ne se contente pas de cette vision d’Apolline et entretient, tout le long du récit, des pensées érotiques à son encontre. La combinaison de ces amours paternel et érotique créé une ambiance qui frôle parfois le climat incestueux et qui peut, sans aucun doute, gêner un lecteur qui n’accepterait pas (ou ne pourrait pas) de faire une sorte de pas de côté. La fin, sans vous la gâcher ici, prend d’ailleurs une tournure particulière selon la lecture que l’on fait de leur relation et de l’état d’esprit du protagoniste.

 

Il est toutefois évident que ces éléments sont présents à dessein, et il serait parfaitement absurde de reprocher à Nicolas Cartelet de réussir à créer cette ambiance particulière et à faire naître un questionnement chez son lecteur. Il s’agit, pour ma part, simplement d’avertir un lecteur peu préparé ou sensible à cette problématique.

 

So what ?

 

Dernières fleurs avant la fin du monde est un grand roman de genre, Nicolas Cartelet un grand auteur.

 

Exigeante dans son approche, clivante dans ses choix, l’oeuvre, initiée par une plume magistrale, séduit, inquiète, choque, dégoûte, questionne et sème en tout lieu l’art du contraste.

 

A coeur bien armé, pas rebuté par mes avertissements précédents, je ne peux donc que conseiller de plonger dans l’amertume inerte de ce monde en fin de vie. En ressortira un goût de tourbe et la vision rouge et dorée d’un paradis en fleurs.

 

A très bientôt, bonnes lectures à vous !

 

Draconiquement.

Laisser un commentaire