What about… Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ?

Salut les dragonautes !

On se retrouve aujourd’hui pour une nouvelle chronique théâtre.

« Quoi, si vite ! Mais quelle mouche filiforme t’a donc piqué ? »

Bonne question, Petite Voix TM. La réponse est assez simple : j’ai eu l’occasion d’assister à une représentation d’Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée il y a quelques jours (au Théâtre des Asphodèles, à Lyon), et comme j’ai toujours du mal à m’en remettre, je me dis qu’il pourrait être pas mal d’en parler.

Soyons clairs, il ne sera pas ici question de chroniquer la pièce Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée : Alfred de Musset étant assez influent, je risquerai d’être privé de chaire à l’Académie Française, et cela me désolerait.

Non, cette chronique sera consacrée à la version mise en scène par Marie Coutance et jouée par elle-même et Yann Ducruet.

Alors sans plus attendre…

Le pitch :

La Marquise, une veuve mondaine, accueille Le Comte, son voisin, un soir de bal. Tous deux essaient de mettre au clair leurs sentiments respectifs. Et euh… c’est tout. Mais c’est vraiment bien, lisez la suite !

I – De la richesse d’un acte unique.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée appartient au genre théâtral du proverbe, des pièces, souvent courtes et minimalistes, qui mettent en lumière un proverbe (d’où le nom…) que le spectateur peut ou non connaître à l’avance. Né dans les antichambres de la bourgeoisie, cette manière de représenter le théâtre en petit comité a fait le succès d’Alfred de Musset, et cette pièce, en particulier, est pensée comme un interlude théâtral au sein de plus grandes réjouissances.

Pour cette raison, il n’a qu’un acte, et seulement deux personnages, qui ne sortent (presque) jamais de la scène.

Choisir de s’emparer d’un texte comme celui-ci, c’est donc accepter que son état d’esprit en entrée sera celui qu’il conviendra de tenir ou de faire évoluer sous les yeux des spectateurs et au gré de son humeur. C’est faire preuve d’une honnêteté des sentiments et c’est donner à chaque représentation une coloration unique. C’est aussi sacrément flippant pour un acteur et donc sacrément courageux.

Cela présente une vertu incroyable : celle de maintenir une unité de temps et de lieu. Car à la différence du cinéma, qui jongle entre les plans, les ambiances, les décors et les personnages, le théâtre doit faire exister une réalité sur une scène finalement très restreinte. On imagine d’ailleurs souvent le théâtre comme le lieu de l’irréel et du surjoué, dès lors que le spectateur doit faire l’effort de voir une continuité entre deux actes par exemple. Ici, ça ne peut pas être le cas, on est tenus par une situation en temps réel, sans artifices et sans quatrième mur. Une tranche de vie comme on peut en vivre chaque jour.

La mise en scène de Marie Coutance, en renforçant cette tendance, présente cette qualité incroyable d’assurer aux spectateurs que tout se déroulera sous leurs yeux, jusqu’au changement vestimentaire. Cela rend chaque parole, chaque regard et chaque silence plus fort encore, car ils nous engagent nous, nous font retenir notre respiration, chercher nos mots et envisager la suite.

II – Des enjeux à la hauteur de l’écriture.

La pièce parle d’amour. Bien sûr. C’est du Musset après tout. Mais elle parle de tellement d’autres choses !

Derrière les badinages, il y a la souffrance intime de ne pas pouvoir être soi. En amour, toujours, oui. Mais pas que. Le Comte et la Marquise doivent tenir des rôles quand tout les pousse l’un vers l’autre. Mais l’affliction de l’une, la maladresse de l’autre, sont autant d’obligations dans lesquelles les deux s’empêtrent et parfois se complaisent. Paradoxalement, c’est ce qui rend les acteurs si légitimes dans ces rôles, eux qui, par nature, endossent d’autres identités, et poursuivent sans cesse des buts qui ne leur sont pas propres.

Intelligemment, Marie Coutance fait également ressortir par bien des aspects le caractère étrangement féministe de la pièce (disons « moins rétrograde que le reste de l’époque » pour ne pas prendre de risque). Le texte, inchangé dans cette mise en scène, demeure (style mis à part) très actuel, notamment dans sa description des poncifs de séduction masculine.

Surtout, les acteurs font ressortir avec passion les mille caractères que peut revêtir une dispute, cet agacement initial qui laisse parfois la place à de l’admiration, de l’amusement, de la tristesse et, parfois, oui, de l’amour. Les répliques sont lancées au visage des personnages qui répliquent avec une mauvaise foi délicieuse jusqu’à finalement abaisser leurs défenses.

III – Des jeux à la hauteur des enjeux.

La pièce parle d’amour. Bien sûr. C’est du Musset après tout. Mais elle parle de tellement d’autres choses ! (a priori jusque là, vous l’avez). Mais il faut des acteurs aussi talentueux que Marie Coutance et Yann Ducruet pour s’en rendre compte.

Marie Coutance, sincère et fluide, propose une Marquise incroyable, souvent loin de la fragilité retenue que laisse imaginer le texte. Elle est tour à tour veuve éplorée, prédatrice, blasée et amoureuse, mais jamais elle ne paraît distante de son personnage, ce qui tient de l’exploit pour une pièce sans sortie de scène.

Le Comte, lui, est extraordinaire de justesse, et Yann Ducruet a toute mon admiration pour réussir à conjuguer maladresse (feinte) et sensibilité (que j’imagine réelle) et camper un personnage si dense sans rien lâcher.

J’indiquais en introduction que cette pièce m’avait bouleversé, et je pense que cela ne tient pas tant au texte qu’à la manière dont les acteurs le défendent (logique me direz-vous, mais je vais développer).

Le théâtre, par essence, est un espace clos dans lequel on cherche à représenter le monde dans son entier. Il y a quelque chose de magnifique dans cela : imaginer que ce qu’on vit tient dans un espace aussi restreint, c’est se rendre compte tout à la fois de la futilité de certaines actions et de la beauté de centaines d’autres. On pense alors souvent qu’un bon acteur de théâtre est celui qui fait fi de ses émotions pour s’imprégner de celles du personnage qu’il incarne. C’est finalement la capacité d’un acteur à se distancier de son personnage qui le rend meilleur. Parce qu’un acteur qui rigolerait lors d’une scène tragique, ça serait dommage, non ?

Marie Coutance et Yann Ducruet prennent l’enjeu à rebours : s’ils rient, c’est que la situation l’exige. Le texte lui-même peut se plier à toutes les exigences, dès lors qu’il est dit avec sincérité. Et cette sincérité, tellement évidente chez ces deux acteurs, c’est quelque chose qui dépasse de loin tout ce que pourrait atteindre un acteur qui ferait abstraction de son état. C’est quelque chose qui rend magnifique un texte parce que, d’un coup, le spectateur n’est plus au théâtre : il vit.

C’est quelque chose qui donne envie de n’avoir que des Marie Coutance et des Yann Ducruet, partout, tout le temps. Qui donne envie d’être sincère. Qui donne à voir le beau.

So what ?

C’est une pièce magnifique, dont je ne sais pas si elle sera rejouée de sitôt, mais dont je ne peux que vous encourager, que dis-je, vous sommer d’aller voir.

Ne serait-ce que pour savoir ce que c’est qu’une actrice et qu’un acteur.

Très bonne journée à vous et à très vite pour une autre chronique !

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