What about… L’Empire du Léopard ?

Salut les dragonautes !

Si je vous dis « Empire » et « léopard », vous me répondez ? Vikings ? OK, je… Je m’attendais pas à ça… L’avantage cela dit, c’est qu’il est possible que vous appreniez des choses avec cette chronique.

Blague à part, on se retrouve aujourd’hui pour faire parler la poudre autour du roman d’Emmanuel Chastellière, « L’Empire du léopard ». Ça vous dit quelque chose ? Normal, je viens de vous poser une question avec les mêmes mots à peine un paragraphe au-dessus. Suivez, que diable, suivez.

Le pitch :

Lorsque le royaume du Coronado, une Espagne de fantasy, grisé par ses réussites militaires et séduit par les promesses de richesse de la péninsule de Lune d’Or, une méso-Amérique de fantasy (oui, au cas où ça n’était pas clair, c’est de la fantasy) décide d’annexer le dernier village d’irréductibles gau… enfin la dernière province résistante, il y emploie toutes ses troupes.

Enfin ça, c’est ce dont rêverait le colonel Cérès, la militaire chargée du commandement des troupes stationnées à la frontière de l’empire du Léopard, dernier bastion des autochtones. La réalité est moins reluisante : contrainte de commander à des hommes bourrus dans une zone inhospitalière, constituée d’une jungle moite et d’une faune qui ne pardonne rien, Cérès ne peut compter que sur ses ressources et son opiniâtreté.

Cette histoire est donc celle d’une tentative de conquête, certes, mais c’est aussi et surtout celle de femmes et d’hommes qui veulent vivre, quelles qu’en soient les conséquences.

Après ce résumé qui me vaudra sans doute la récompense (méritée à mon sens) du pire pitch de l’Histoire, il est désormais temps de rentrer dans le vif du sujet et d’examiner ensemble ce qui fait de ce roman une vraie réussite exigeante.

I – L’art de la guerre

L’Empire du Léopard appartient à un sous-genre de la fantasy, la flintlock-fantasy, qui fait habituellement la part belle aux récits martiaux et aux campagnes militaires. Toutefois, si ce roman peut de prime abord s’inscrire dans ce mouvement, son parti-pris non complaisant, en défaveur d’une vision manichéenne des conflits, le fait rapidement sortir des poncifs du genre.

Oubliez donc l’histoire du héros de guerre qui vainc seul un terrible et sanguinaire Empire. Ici, la guerre se mène sur un front poisseux entouré d’une soldatesque aux pensées, aux rêves et aux désillusions finalement bien individuelles. Et c’est l’une des principales réussites du roman : savoir rendre par une succession de portraits et de tranches de vie l’état d’une conquête qui épuise les morals.

Cérès, à ce titre, est brillamment écrite : administratrice, combattante et cheffe, elle cristallise sur sa personne les espoirs et les déceptions des troupes tout en en faisant elle-même partie. Elle exprime au lecteur sa rage devant la politique menée par Coronado, et devant l’impuissance qui la contraint à perdre du terrain.

Cette réussite dans la description d’un conflit qui s’enlise, au moins jusqu’au dernier quart du récit, est rendue possible par une prise de risque rythmique qui constitue la deuxième réussite majeure du texte.

II – Ménager sa monture (ou petit traité de la pause dans le récit)

Emmanuel Chastellière, déjà dans Célestopol, faisait du rythme (ou plutôt de la progression lente) un élément caractéristique d’une ambiance.

Comment raconter l’attente, l’appréhension ou la morosité avec un texte nerveux ? C’est sur la base de ce constat que L’Empire du Léopard prend son temps, joue avec les attentes du lecteur en lui proposant des saynètes mettant en valeur des personnages qui disparaîtront aussi vite, et mène un crescendo particulièrement réussi.

C’est, à mon sens, un défaut courant dans la fantasy que de vouloir imposer un rythme effréné lorsque rien dans l’intrigue ne le justifie. Inversement, défaut tout aussi courant, il arrive que le texte devienne verbeux, se chargeant de dialogues interminables qui déversent des informations que le lecteur doit retenir pour espérer comprendre les (rares) actions des personnages.

Un récit gagne en réalité sa valeur dans la capacité qu’il a à nous y plonger, et c’est ce que réussit Emmanuel Chastellière ici.

Montrer que les hommes et les femmes vivent, respirent, agissent de manière autonome, cela contribue très largement à la compréhension des enjeux du récit, et, dans une large mesure, de sa fin.

III – Le fond de la forme

L’Empire du Léopard reproduit, sans s’en cacher, le récit des conquistadors et de leurs « rencontres » (massacres étant, a priori, historiquement plus réalistes) avec les populations d’Amérique du Sud au XVIème siècle.

Si la technologie est ici plus évoluée, les enjeux coloniaux demeurent les mêmes, et la différence d’appréciation entre des êtres auto-proclamés civilisés et des « sauvages » est un thème fort du roman.

Toutefois, ce thème est loin d’être le seul à susciter l’intérêt du lecteur attentif. Les thématiques des droits naturel et positif et plus généralement de l’opposition entre nature et culture, du refus des traditions (et, inversement, du modernisme forcené) et, enfin, de la place de la croyance face à la réalité de la guerre, sont traitées avec une justesse touchante.

Cela passe notamment par une galerie de personnages riche, comme autant de points de vue échangés et neutres sur les événements.

So what ?

N’attendez pas de l’Empire du Léopard une lecture linéaire et sans réflexion, le texte pouvant, tant par son rythme posé que par ses thématiques finalement assez rares, se révéler peut-être un peu ardu.

Ce caveat écarté, l’Empire du Léopard est une réussite à tous les niveaux : Emmanuel Chastellière marque ici de son empreinte l’imaginaire fantasy francophone et ce roman est une lecture que je conseille à tous. Ses personnages, son ambiance, son mélange des genres et sa capacité à brasser les émotions du lecteur en font un texte d’exception, preuve, s’il en fallait une, que la fantasy peut tout traiter avec justesse si on lui donne le bon écrin.

Sur ce, je vous souhaite à tous une excellente journée, et on se retrouve dès que possible avec une nouvelle chronique !

Draconiquement,

Une réflexion au sujet de « What about… L’Empire du Léopard ? »

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